dimanche 18 février 2018

Le retour (34 ans en arrière)

Je suis retombé là-dessus. C'est un truc que j'ai écrit en avril 84, j'avais vingt ans. On me reconnaît bien, je trouve.

Le retour

C’était ça. Cette idée fixe, cette perturbation. Je l’avais marquée pourtant, c’est moi-même qui l’avais marquée, au dos du ticket, à côté de l’heure du départ à l’aller, l’heure du retour. Maintenant encore, j’ai envie de dire 10 h 30. C’était là, inscrit dans mes rouages. Pourtant, au dos du ticket, c’est 10 h que j’avais écrit. Probable que ça ne me satisfaisait pas. Pas pour l’heure, oh non, mais… c’était une question d’esthétique, probable. D’ailleurs quand madame B m’a demandé à quelle heure partait le bateau, 10 h 30, que j’ai dit, j’en étais sûr. Heureusement, enfin, pas vraiment heureusement, je n’aime pas avoir l’air sûr, alors j’ai dit que j’allais vérifier. J’ai vérifié, et j’ai constaté avec surprise que c’était 10 h. Mais ça ne s’est pas inscrit dans mes rouages. Au fond, c’est resté 10 h 30.

Je suis passé à la gare, alors, pour vérifier les horaires des trains, et j’en ai choisi un, pour 10 h, qui, j’étais sûr, devait convenir. J’ai imprimé l’heure du train dans ma tête, mais l’heure du bateau, elle, s’était effacée, j’en étais revenu à 10 h 30. Sûr que plusieurs personnes m’ont demandé à quelle heure il partait, sûr que je leur ai dit à 10 h 30. Si ç’avait été 11 h, ç’aurait pas été grave. Tout ça, c’est parce que les chiffres après la virgule, enfin, c’est des chiffres en plus, c’est pas des chiffres en moins, ou à peu près, en tout cas, quoi, ce qui reste, c’est juste le début. Si ç’avait été 11 h, j’aurais jamais dit que c’était 10 h 30. J’aurais sûrement dit 11 h 30.

Mais l’heure du train, elle, du bon train, elle était restée. Et voilà que Monsieur B me propose de m’accompagner à la gare, à condition d’y aller vingt minutes plus tôt. Je me dis, j’aurai le train d’avant, pour le changement, c’est plus sûr. Mon train en effet était à 8 h 32, et je constate arrivé à la gare qu’il y en a un à 8 h 17. L’avantage n’était pas énorme, surtout que le train de 8 h 32 était plus rapide que celui de 8 h 17, mais enfin. Je demande à un employé, il me dit que c’est au bout de ce quai-ci. J’y vais, je m’installe sur un banc. A 8 h 16 à ma montre qui, je le sais, avance un peu, un train arrive, s’arrête. Je me dis, c’est celui-là, mais comme il est particulièrement court, je remonte un peu vers la gare et monte dans le dernier wagon de seconde classe. Là, je sors mon livre, en attendant que le train parte.

Mais à l’attitude des voyageurs, je soupçonne quelque chose. Je leur demande s’il y a un autre train sur la voie derrière le nôtre, ils me répondent que oui. Je me précipite à la porte, pour le voir partir. Je retourne à ma place, je leur demande si le train va bien où je vais, ils me répondent qu’ils pensent que oui. Je reste encore un peu. Je mûris la question, et finalement je descends du train et demande à un employé s’il va bien là où je crois qu’il va. Il me répond que non, que c’est celui-là, là-bas, qui y va. Je regarde ma montre, je comprends que j’ai raté le train de 8 h 17, qu’à cela ne tienne, je prendrais celui de 8 h 32, que j’avais prévu de prendre. De toutes manières, avec le changement, ça ne changera sûrement rien.

Je sors mon livre, le train part, je lis quelques pages, enfin je constate que l’on va bientôt arriver à la gare de correspondance. Je reconnais la ville, le train s’arrête, je descends. D’après mes souvenirs, c’est sur la dernière voie que sera le train que je dois prendre. Il y a un train sur cette voie, je demande à un employé s’il va bien où je veux aller, il me répond que non, mais que le prochain sûrement. Je m’assois sur un banc. Puis je retourne lire le panneau, qui me confirme dans mes opinions, quand l’employé vient vers moi et me montre sur le tableau de quel train il s’agit, que j’ai déjà repéré, il me montre le chiffre de la voie, et comme je ne réagis pas, il me dit que ce n’est pas cette voie-là, c’est l’autre là-bas. Je le remercie et vais à la voie indiquée.

En effet il y a là une jeune fille avec un sac à dos. Un train arrive, je monte dedans, je constate qu’elle reste sur le quai. Le train part, je vois alors un employé qui change les panneaux que je n’avais pas lus, j’ai un doute, je demande à un passager, il me répond juste que non. Je me mords les doigts. Je pense descendre à la prochaine station. Le passager vient vers moi, me conseille de descendre à la prochaine station, de prendre un train en sens inverse. Le train s’arrête, je descends, passe la passerelle, arrive sur l’autre quai, c’est une toute petite gare, il n’y a personne, juste deux gars qui peuvent passer pour des employés. Je leur demande à quelle heure est le prochain train, ils me répondent à 9 h 22. Il est 9 h 15, c’est bientôt. A 9 h 30, aucun train ne s’est arrêté, je leur demande à nouveau, un des deux va vérifier, c’est 10 h 22. La gare n’est pas importante, les trains ne s’arrêtent que toutes les deux heures.

Je dis que je n’ai plus qu’à faire du stop, ils m’indiquent la route à prendre. Sur la route, je redemande à une dame, elle confirme. Peu de temps a passé, une voiture s’arrête, le jeune homme veut bien me conduire à la gare de correspondance. Il ne connaît pas la ville, on la trouve quand même. Je le remercie, je rentre dans la gare, un employé me demande mon ticket, puis me dit qu’il y a un train à 10 h 06. Je retourne sur le quai, le même, en lisant bien tous les panneaux. Je calcule, je devrais arriver à l’heure. Le train arrive, je monte dedans. Je sors mon livre. Le train roule. On arrive au port. Je descends. Je remarque qu’il n’y a presque personne. Je connais l’endroit, je vais au service des douanes, c’est fermé. Il est 10 h 25 à ma montre, il devrait y avoir foule. Je reviens en arrière, je demande à une employée, elle me répond que le bateau est parti à 10 h. Je dis qu’on m’avait dit que c’était 10 h 30, je vais m’asseoir. Je sors mon ticket et au dos je lis « retour 10 h ».


mercredi 14 février 2018

Joyeuse Saint-Valentin à vous aussi !

Car elle avait regardé par la fenêtre, elle aussi, Magda. Elle avait même dit : « Mademoiselle Sonia est revenue à Kosko ».
Ou peut-être Magda ne regardait-elle plus par la fenêtre parce qu’elle était occupée. Elle était occupée par Liev, dont Magda comme si elle s’était ravisée venait prestement de dégrafer le pantalon qu’elle avait soigneusement boutonné quelques instants plus tôt, Liev qui maintenant était gros et dur à l’intérieur d’elle Magda, et qui par la fenêtre regardait Mademoiselle Sonia, Sonia, Mademoiselle Sonia qui venait juste de rentrer à Kosko après avoir terminé les préparatifs de ses noces, ses noces avec Liev ; c’était pour ça qu’en la regardant Liev était gros et dur à l’intérieur de Magda qui avait eu à cœur de s’occuper de Liev en l’absence de sa maîtresse ; c’était pour ça qu’elle était tout le temps si occupée, Magda, parce qu’en plus de tous les travaux ménagers dont elle avait la charge à Kosko il fallait aussi qu’elle s’occupe de Liev, surtout en l’absence de sa maîtresse ; c’était pour ça qu’encore maintenant, alors que Mademoiselle Sonia venait juste de rentrer à Kosko, Magda était encore tellement occupée par Liev ; elle ne cessait d’aller et venir autour de Liev tout droit et immobile, Liev qui était si gros et si dur à l’intérieur de Magda que c’était comme s’il occupait tout l’intérieur de Magda, et pourtant elle était grande, Magda, plus grande que Liev même, et son nez aussi était grand, et ses narines aussi au-dessus du visage de Liev étaient grandes, et Liev était tout entier à l’intérieur.


Pas Liev, Quidam éditeur.

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dimanche 11 février 2018

comme une ligne de fuite

Printemps 1907. Un gamin se sauve avec son chien dans la forêt, on ne sait pas pourquoi sauf qu'il n'est pas question pour lui de revenir. Il est recueilli par un homme, un homme étrange si on le regarde avec les yeux de la société, avant de repartir pour suivre la Caravane à Pépère. Sur cette ligne simple comme comme une ligne de fuite Thomas Vinau écrit avec la voix. Et c'est une voix collective, la voix de tous les laissés-pour-compte, qui résonne aujourd'hui avec celle des Roms et de ceux qu'on dit migrants. Je pourrais vous recopier un passage pour vous montrer le travail sur la voix mais ce ne serait qu'un passage, alors non. Je remarque en passant qu'il y a un peu deux livres successifs, dans ce livre. L'histoire singulière d'un garçon qui retourne à l'état de nature, et puis celle plurielle de la caravane à pépère où le garçon devient témoin d'une aventure collective. Ce n'est pas un défaut, non, pas du tout. D'ailleurs dans celui qui jusqu'à présent était resté mon Vinau préféré, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, c'était le cas aussi, deux livres : un en mouvement un autre arrêté. Avec le camp des autres, paru chez Alma au printemps 2017, je crois que j'ai un nouveau Vinau préféré.

mardi 6 février 2018

parler de Taqawan

Taqawan d'Eric Plamondon pour sa part possède plutôt un sujet de type « noyau » (pour qui se sentirait égaré par cette métaphore botanique, cliquez donc ici), qui présente qui plus est l'avantage de l'Histoire et de la géographie, et d'une Histoire et d'une géographie plutôt méconnue dans notre vieille France – celle du peuple Mi'gmaq aux confins du Québec et du Nouveau-Brunswick. Méconnue en France mais peut-être au Québec même, car dans cette histoire de violence faite à un peuple, la plus grande est sans doute l'effacement de la mémoire collective.
Faire semblant de parler de Taqawan consisterait donc à vous dire de quoi ça parle et cette fois vraiment ce serait facile, mais après mon billet de la dernière fois ce serait malvenu de ma part. Alors je préfère évoquer cette construction quasi musicale où l'intrigue principale (paritaire avec ses quatre héros : deux Amérindiens / deux Blancs ; deux femmes / deux hommes) tient lieu de motif principal auquel vient donner son relief des fragments alternés tantôt empruntés à la presse, tantôt à l'Histoire où légendes du peuple Mi'gmaq, voire à la cuisine – car pour l'anecdote j'ai été impromptu invité à lire en librairie la recette de la soupe aux huîtres, l'auteur lui-même n'avait pas trop l'air désireux d'y goûter, alors que moi, eh bien, pourquoi pas ?

dimanche 4 février 2018

De l'intérêt de ne pas trop s'attacher au sujet avant d'avoir lu le livre

Oui je reviens sur le sujet – car décidément c'en est un : le sujet. Il est au livre une sorte de noyau, qui sert au lecteur de critère de choix – c'est dommage. Car le sujet n'est pas le livre comme le noyau n'est pas le fruit. Mais le sujet présente à la presse l'avantage de lui en fournir un, lui-même, car la presse a besoin de sujets – quitte à ce que l'article, quand il est insuffisant, parle du sujet au lieu de parler du livre. Insuffisant mais l'illusion suffit : le titre est mentionné, le livre marche. Ainsi en est-il, vérifiez-le, de tous les livres qui marchent – même quand ils sont bons. Mais de même que dans la nature tous les fruits n'ont pas de noyaux à proprement parler, tous les livres n'ont pas pour sujet un noyau dur et compact, aussi facilement détachable et propre à l'observation que celui de l'abricot. Et de ceux-là il est naturellement – et je dirais même par nature – beaucoup plus difficile de parler. C'est sans doute la raison pour laquelle vous n'avez pas encore lu l'excellent A tous les airs, de Stéphane Vanderhaeghe, dont le premier roman Charognards avait été justement remarqué. L'apocalypse corviforme, rappelez-vous, y pouvait passer pour le sujet, un pseudo noyau comme en a la chayotte (car ce roman est bien autre chose encore), mais suffisant pour un pitch apéritif. A tous les airs est plutôt kiwi : on y mord sans s'y cogner les dents. J'ai moi-même éprouvé bien du mal à en parler, cliquez sur ma piètre présentation ; pourtant cette absence de sujet aussi n'est qu'un leurre, car après lecture l'imagination en est un, essentiel (un sujet, d'ailleurs le leurre aussi en est un) dans ce roman ; un sujet qui est également un moteur. Mais je pense aussi à Chaos, de Mathieu Brosseau, gauchement évoqué dans mon précédent billet. Il n'a de vraiment commun avec A tous les airs que l'éditeur (oui, c'est aussi le mien, et ce n'est pas seulement par solidarité éditoriale que j'en parle : Quidam ne recule pas devant des choix essentiels qui signent une conception de la littérature que je partage) et le statut de « deuxième roman » – une place difficile. Mais dans Chaos non plus le sujet ne se laisse pas saisir : la trame narrative, résumable en trois lignes, en est plutôt le squelette, et la folie de la Folle n'en est qu'un thème. Le livre se lit dans une sorte d'immédiateté sidérée, à la fois évidente et hypnotique – allez donc en sortant dire « de quoi ça parle » à vos amis, je vous en défie d'autant plus volontiers que pour le relever, il faut lire le livre, il faut lire les livres – et n'hésitez pas à venir râler auprès de votre serviteur si vous êtes déçu : même pas peur.

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dimanche 28 janvier 2018

être un peu interne en obstétrique

Chaos est le nouveau roman de Mathieu Brosseau qui paraîtra dans quatre jours chez Quidam. C'est l'histoire de la Folle. Ça va vous faire tout drôle à lire car « la Folle joue avec la langue, s'exprime de la même façon qu'en pensée, ça coule, syntaxe claire malgré l'hermétisme anguleux de son discours parfois désordonné, là est toute la force et l'autorité de sa voix, l'aplomb de sa conscience, elle hésite peu sinon par quelque effet de son humeur ; ce pouls du ton, la mesure de sa musique ». Ça ne va pas être facile pour moi d'écrire un billet dessus même si je fais partie des privilégiés qui ont eu la chance de le lire avant sa parution. Et pourtant ça me parle terriblement, cette histoire de d'une femme au pluriel, avec sa jumelle absente, sa mère homonyme et sa grand-mère... – mais stop, je risquerais de me mettre à raconter et ça n'est pas non plus le propos de ce billet. Si plutôt je vous dis que cette histoire d'une vie dure le temps d'un voyage en train, ou plutôt celui d'une bosse au front, et que tout y est surplombé d'un ciel rouge et organique, peut-être éprouverez-vous aussi l'envie d'être l'interne en obstétrique qui sort la Folle de l'hôpital et l'accompagne vers Aînée, la sœur de l'Autre Ville ? peut-être vous direz-vous qu'être lecteur, mais oui, c'est un peu être interne en obstétrique ?


Pour les Parisiens, le lancement de Chaos sera l'occasion d'une rencontre avec l'auteur à la librairie La Manœuvre, 58 rue de la Roquette, jeudi 1er février à 19h.

samedi 27 janvier 2018

Aucun écrivain (entre autres) ne mérite d'être célébré.

Ces polémiques récurrentes (sous le lien c'est faut-il célébrer Maurras, comme il y a quelque temps faut-il célébrer Céline) ne sont intéressantes qu'en ce qu'elles disent du rapport religieux que le public entretient avec la littérature (comme avec le football ou la politique, d'ailleurs, même combat). Car enfin, quel sens cela peut-il bien avoir, de fêter la date anniversaire de la naissance ou de la mort d'un écrivain ? La réponse à ces questions devrait s'imposer d'évidence : bien sûr que non, il ne faut célébrer ni Maurras ni Céline, mais Camus pas davantage. Ni même Proust. Personne. Aucune personne ne mérite d'être célébrée. On devrait avoir dépassé l'âge de l'idolâtrie. En revanche, on peut, pourquoi pas, rendre hommage à une œuvre, quand elle le mérite – car toute grande œuvre dépasse son auteur, qui n'est jamais, à lui seul, l'auteur de l'œuvre ; toute œuvre est l'œuvre de l'humanité entière par le truchement de son auteur. Et pour la littérature, si l'on tient à fêter des anniversaires, il se trouve que chaque livre est pourvu d'une date de parution. Fêter la naissance de l'auteur des Beaux Draps, sûrement pas ; mais fêter l'anniversaire de la parution de Voyage au bout de la nuit, pourquoi pas ? Et comme on ne va non plus multiplier les anniversaires, on en viendrait alors à se demander si, pour Camus, il vaut mieux par exemple célébrer l'anniversaire de l'Etranger ou de la Chute, considérant a posteriori que la Peste, finalement, c'est quand même assez laborieux par rapport au reste de son œuvre – au moins comme ça on en reviendrait à parler un peu de littérature.

dimanche 14 janvier 2018

Des nouvelles de Michel Arrivé

Michel Arrivé est mort le 3 avril dernier mais n'a pas dit son dernier mot – lui qui précisément attribuait à son personnage Adolphe Ripotois cette formule qui me parle terriblement : « Le mot, c'est la mort sans en avoir l'R ». En effet je viens d'avoir de ses nouvelles, tout juste parues aux éditions Black-out sous le titre Elle et lui, lui et elle. Elles sont dix, ses nouvelles, et ainsi préfacées par sa fille Sylvaine Arrivé qui, dans un louable souci de clarté, n'hésite pas à les classer dans un genre jusque-là trop méconnu : la littérature vieillesse, pendant de la florissante littérature jeunesse : « les auteurs seraient des vieux, qui mettraient en scène des personnages de vieux, pour toucher un public de vieux. Les thèmes de prédilection en seraient la vieillesse, la maladie, et bien entendu, la mort. » On ne saurait mieux dire : fidèle quant au fond, cette préface l'est aussi quant au ton ; on y reconnaît déjà celui de l'auteur de l'homme qui achetait les rêves et d'Une très vieille petite fille – on croise d'ailleurs dans ces nouvelles une autre Mme Briand-Lemercier qui est peut-être la même très vieille petite fille – littérature jeunesse et littérature vieillesse ne sont pas si éloignées l'une de l'autre. Entre les nouvelles s'intercalent des illustrations de Brito, qui a bien saisi le ton, jugez plutôt, et n'hésitez pas à découvrir le texte.

dimanche 7 janvier 2018

en sortant d'Enigma

« Nous sommes des fictions créées par notre ego. T'es-tu déjà demandé pourquoi nous mourons alors que les personnages de romans ne meurent jamais vraiment ? »

̶E̶n̶r̶i̶q̶u̶e̶ ̶V̶i̶l̶l̶a̶-̶M̶a̶t̶a̶s̶ Antoni Casas Ros, Enigma, p. 232

(Oui : Villa-Matas est un personnage, dans Enigma. et même si c'est à Joaquim, authentique personnage si j'ose dire, qu'il s'adresse, Casas Ros aussi en est un, au fond.) (Oui, je viens seulement de lire Enigma, qui est paru en 2009. Le temps n'existe pas. Si ?)
C'est une vraie question, la propriété intellectuelle, en littérature. Nous (nous qui écrivons) y sommes viscéralement attachés, au point de souhaiter la mort de qui nierait la nôtre. Et pourtant la littérature est aussi un organisme vivant, où les individualités – qui aiment à s'appeler elles-mêmes écrivains  écrivais-je l'autre jour – sont moins évidentes qu'on ne veut bien le dire. L'auteur est-il complètement l'auteur de ce qui paraît sous son nom ? Le passant qui ne jette pas un œil à la vitrine de la librairie n'est-il pas en partie responsable de ce qui s'y vend ?
(Précaution d'usage : Je ne pense jamais vraiment ce que je dis. Je le dis pour le penser.)

Ah, et aussi : du même auteur qu'Enigma (j'adore cette expression « du même auteur »), c'est l'Arpenteur des ténèbres, qui paraît ces jours-ci, aux éditions du Castor Astral.
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samedi 6 janvier 2018

Emmanuel Macron et le léopon

Mais je vous assure, Monsieur Le Président, que le léopon n'est pas un fake !

Aucun texte alternatif disponible.



Le léopon
n’existe pas dans la nature
mais j’en ai vu un

en photo.

Notes sur les noms de la nature, éditions des Grands Champs.

mardi 2 janvier 2018

Un Nouveau Magazine Littéraire

Je viens de recevoir le premier numéro du Nouveau Magazine Littéraire. Dans ma boîte aux lettres, sans rien demander à personne, d'ailleurs je n'étais pas au courant de son existence. Mais ça tombe bien, tout ce qui est littéraire m'intéresse, et tout ce qui est nouveau aussi. La couverture n'est pas très engageante : « magazine » est écrit en très gros caractères, « nouveau » en tout petit, « littéraire » en plus petit encore. Quelque noms propres en couverture semblent d'ailleurs assez bien illustrer ces choix de police : Onfray, Beigbeder, Vallaud-Belkacem, Slimani... En revanche si on l'ouvre on peut avoir l'agréable surprise d'en rencontrer d'autres, plus engageants : Nina Allan, Horacio Quiroga, Will Self, Joël Baqué, Anthony Poiraudeau... J'ai juste feuilleté quelques pages au hasard, ça vaut peut-être la peine ; je vais regarder ça d'un peu plus près.

vendredi 29 décembre 2017

découvertes et rencontres présentent un caractère fortuit

La chaleur, quoique sensible, à cette heure matinale, ne suffit pas à communiquer aux insectes leur frénésie continuelle, le vol coloré, parabolique des criquets couleur de pierre, qui deviennent invisibles lorsqu'ils se posent et replient leurs ailes membraneuses, rouges ou azurées, le tapage des cigales, les mouches, de grands papillons sombres aux lunules d'ivoire (des Silènes ou des Sylvandres), les gros coléoptères dont on trouve les carcasses disjointes, la tête cornue, les beaux élytres luisants, dans des tas de sciure, à proximité, les hyménoptères. Ma mère, me dit-on, au réveil, est à la citerne. J'y cours, tombe en arrêt devant un gros insecte engourdi, sur le gravier mouillé, m'en saisis et le lui montre. D'une tape énergique sur les doigts, elle me le fait lâcher et la journée qui s'annonçait sous de fastes auspices – l'aménité de l'air, la créature striée de jaune et de noir – s'enténèbre d'un coup. Je perds ma trouvaille et, pendant un bref instant, me demande si je ne me serais pas mépris sur le compte de la bonne fée qui m'accompagne, me comble et me console depuis toujours. Une marâtre, qui cachait merveilleusement son jeu, vient de tomber le masque, en ce premier matin, près de la citerne. C'est pourquoi il n'y a pas de frelon dans la boîte en carton, non plus qu'un certain nombre de choses que je trouve à mon goût. Les unes m'ont provisoirement échappé, les autres se montrent rebelles à la conservation. J'ai ménagé le vide qui accueillera les premières lorsque leur chemin aura croisé le mien. Un trait constant de cette époque, c'est que, en l'absence de notice explicative, découvertes et rencontres présentent un caractère fortuit. Il importe d'être vigilant, toujours prêt. Tout peut arriver.


« Découvertes et rencontres présentent un caractère fortuit. Il importe d'être vigilant, toujours prêt. Tout peut arriver. » C'est encore mon impression. C'est vrai aussi que pour ma part je n'ai jamais trouvé de notice explicative.

jeudi 28 décembre 2017

écrivains

Ecrivaine, le mot, ça passe pas. J'aime pas. Et en fait, si je creuse un peu la question, je me rends compte que c'est parce que écrivain, j'aime pas non plus. (Du coup je remercie qu'on ait attiré mon attention là-dessus.) Ils sont cons, ces mots. Ils disent un être (entendez l'infinitif du verbe être), alors qu'écrire c'est un faire. On se fiche pas mal de qui il y a derrière (on devrait). Revendiquer un tel statut, c'est déjà vouloir sa statue. Gloriole. Poudre aux yeux pour compenser l'impossibilité d'en vivre – financièrement parlant, car on peut très bien vivre de quelque chose qui ne rapporte rien. Ou dans quelque chose qui ne rapporte rien, ne chipotons pas. Bref. Un instant je rêve qu'on le dise, tous, des gens qui ont leur nom sur des livres publiés : non, arrêtons les conneries, on n'est pas « écrivains ».
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mercredi 27 décembre 2017

perdre les visages

« Il était sur le point, sous l'accumulation de formes de champignons à l'extérieur et à l'intérieur de sa tête, de perdre les visages des autres, des gens, des humains, ce qui autrefois avait été pour lui la chose suprême, le « tiers visible ». Sa femme, depuis longtemps séparée de lui, me raconta qu'elle l'avait rencontré une fois dans la forêt ; il avait d'abord regardé ce qu'elle tenait dans ses mains. – Et c'était ? – Une oronge, une amanite des Césars, une amanita caesara, couleur jaune d’œuf, impossible d'avoir un jaune plus lumineux dans une enveloppe immaculée comme un blanc d’œuf, un vrai délice des dieux. – Quoi ? Elle aussi était devenue folle ? – Oui, exceptionnellement, par jeu, pour peut-être reconquérir le fou en chef. – Et alors ? – Il leva les yeux de l'oronge pour la regarder bien en face, elle, sa femme. Mais il ne la reconnut pas, l'admirant seulement, comme étrangère, davantage à cause de ce qu'elle avait trouvé qu'en raison de sa beauté. »

C'est à la page 120 de l'Essai sur le fou de champignons, de Peter Handke. Je ne suis pas le fou de champignons. Je ne suis pas le fou de champignons. Je ne suis pas le fou de champignons. Je ne suis pas le fou de champignons. D'ailleurs nous n'avons pas les mêmes champignons. D'ailleurs souvent je ne reconnais pas ses champignons. Et mon histoire avec les champignons est complètement différente de la sienne. Il vient des forêts d'épineux, moi des forêts de feuillus. Rien à voir. D'ailleurs je n'ai jamais eu le projet d'écrire un livre sur les champignons, même s'il se trouve que je l'ai un peu fait quand même.
Des pensées comme ça, un peu stupides comme la plupart des pensées, m'ont traversé à la lecture de ce dernier Essai de Handke. Je n'ai pas lu tous les autres. Je n'ai lu que celui sur la fatigue. Mais c'est à Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille, que j'ai surtout pensé, par moments. D'ailleurs dans cet Essai sur le fou de champignons on croise le pharmacien de Taxham. Il connaît mieux les champignons que celui que je consultais autrefois. Mais c'est surtout à cause de cette impression de partir. Même si le fou de champignons ne part pas vraiment.

Cet Essai sur le fou de champignons, c'est un livre sur ce qu'on trouve, sur ce qu'on perd. Quoi d'autre ? Oui, lisez-le.

mardi 12 décembre 2017

le capital sympathie des papillons

Il y a des gens qui sont discrets et d'autres qui sont réservés et parfois les réservés, comme ils ne posent pas beaucoup de questions, ne sont pas au courant de ce que font les discrets, qui ne s'en vantent pas. Et parfois ça donne lieu à de belles surprises, comme ce livre, le capital sympathie des papillons, écrit par Nadia Porcar et publié aux éditions Isabelle Sauvage. (Les éditions Isabelle Sauvage, c'est bien !) C'est un récit qui est en même temps un portrait, celui d'une petite fille tantôt appelée « je », tantôt appelée « l'oiseau ». Un portrait composé de tout petits tableaux disposés en palindrome, peut-être même qu'on peut les relire à l'envers après les avoir lus à l'endroit, ce sera forcément un peu différent, ce sera forcément un peu différent parce qu'on aura déjà senti la chose horrible qui est racontée, non, qui est simplement dite, au milieu, mais si discrètement, si discrètement que moi je ne veux pas vous en dire plus, sinon que c'est un livre qui fait aimer l'oiseau et l'Est parisien des années soixante-dix, et qui doucement vous émeut.

dimanche 10 décembre 2017

Demande un peu à mon surchien

Mais mon surchien m'empêche de dire trop fort ce que j'en pense.



Alain Finkielkraut sur l'hommage à Johnny: «Les non-souchiens brillaient par leur absence»

vendredi 8 décembre 2017

A tous les airs joués par Vanderhaegue

Je viens de finir à l'instant la lecture d'A tous les airs, le roman de Stéphane Vanderhaeghe paru cet automne chez Quidam. Du même auteur, comme on aime à dire, j'avais déjà lu et aimé Charognards. Pendant la lecture j'ai eu pourtant l'impression de lire complètement autre chose : quelle ressemblance entre cette histoire drôlatique de vieille(s) femme(s) mystérieuse(s) croisée(s) dans un cimetière où enquête un drôle de gendarme passionné de poésie et cet homme seul écrivant son journal cloîtré dans sa maison cernée par les corbeaux de Charognards ? Et puis, à peine le livre refermé, le soupçon subit qu'on m'aurait en réalité fait lire le même roman, mais déguisé sous d'autres atours. Non, pas le même roman : les deux romans sont vraiment très différents ; mais plutôt : le même livre. Le livre sous le roman. Le livre qui donne toute sa valeur au roman qu'il feint d'être. Je dirais : quelque chose sur l'illusion de l'existence. Quelque chose en tout cas qui donne à la présence de Stéphane Vanderhaeghe au catalogue de Quidam une belle signification en profondeur.

mercredi 6 décembre 2017

Toutes les questions sont bonnes.

C'était aujourd'hui le lancement du Prix littéraire des Lycéens, apprentis et stagiaires d'Ile-de-France. Elise et Lise fait partie de la sélection, aux côtés de Vie de ma voisine de Geneviève Brisac, Les gueules rouges de Jean-Michel Dupont et Eddy Vaccaro, Limite d'Antoine Emaz, Les parapluies d'Erik Satie de Stéphanie Kalfon, face à un public de cinq classes des Yvelines. C'était au Théâtre Montansier à Versailles. C'était sympathique et chaleureux. En fait je me rends compte que j'aime répondre aux questions, notamment les questions des jeunes (mais pas que des jeunes, hein). Toutes les questions sont bonnes. Toutes les questions questionnent vraiment.