jeudi 4 juin 2009

je t’offre du café


Puis, alors qu’il passait près d’une barque, l’homme assis à bord releva la tête. Puis, de la main, il lui fit signe d’approcher. Fedia garda les avirons suspendus en l’air et attendit. « Autant se faire engueuler de loin », songeait-il. Il essaya de voir, dans l’obscurité, s’il avait brisé une ligne, si quelque chose flottait à la surface de l’eau à cause de lui.
– Viens jusqu’ici, lui dit l’homme à voix basse.
– Quoi ? demanda Fedia. Qu’est-ce que tu veux ?
– Viens me donner du feu, s’il te plaît. Tu fumais tout à l’heure, je t’ai vu.
Fedia manœuvra avec un seul aviron pour virer et se dirigea vers la barque. L’homme se leva pour l’attendre et, lorsque le bateau fut tout près, il attrapa la proue et l’amena bord à bord avec la barque. L’homme, qui avait une sorte de capuche en laine sur la tête, l’ôta et dit :
– Je ne peux pas me faire mon café, j’ai fait tomber mes allumettes dans l’eau.
Il montra la boîte et les allumettes posées sur le banc.
– J’en ai dans une bouteille, du café, si tu veux, dit Fedia. Il est chaud.
– Le mien est prêt, j’ai juste à allumer le réchaud.
Au fond de la barque, il y avait une caisse en bois. Un réchaud à alcool y était posé et, dessus, il y avait une cafetière noircie, avec une poignée en bois brûlée par les flammes. Fedia lui tendit son briquet et l’homme alluma le réchaud. Les flammes montaient jusqu’à la poignée de la cafetière. L’homme rendit le briquet à Fedia et dit :
– Amarre-toi, attends une minute, je t’offre du café.
 
Hubert Mingarelli, La promesse, Seuil, 2009, p.12-13.

Voilà : c’est sûrement à cause de son café que j’aime Mingarelli – ou plutôt, bien sûr, à cause de sa manière de l’offrir. « Je t’offre du café », le choix du verbe, par l’autre, le pêcheur dont on craignait l’engueulade, qui ose la fierté de mettre « je » devant ce verbe trop gros pour sa bouche. Sans être allé plus loin, je me dis que ce café-là, Fedia aimera y repenser, plus tard, parce que ce sera un bon souvenir. Et comme Fedia est  le héros d’un livre de Mingarelli, c’est forcément un gars qui connaît le prix du bonheur, et qui aura à cœur d’en garder la trace dans sa mémoire.
La trace, parfois, ça s’appelle l’écriture, même quand on ne sait pas écrire (souvenir de Quatre soldats).
Celui qui, en moi, aime Mingarelli, n’est sûrement pas le même que celui, que ceux qui aiment (au choix, un nom ou l’autre, par le hublot droit – qui est à gauche). On est tellement de lecteurs.




Commentaires

Tu me le mettras de côté quand tu l'auras fini (j'aimerais le lire car moi aussi, je suis multiple, et Mingarelli ne m'a jamais déçue) ?
Commentaire n°1 posté par Pascale le 04/06/2009 à 23h41
Je te le garde au chaud, dans le thermos de Fedia.
Commentaire n°2 posté par PhA le 05/06/2009 à 07h38
(mais dans la vie - tu aimes le café ?)
Commentaire n°3 posté par pascale le 05/06/2009 à 08h40
dans la vie, j'aime (presque) tous les liquides (mais je le reconnais : c'est vrai que j'ai un côté cup of tea, le petit doigt en l'air - et que je ne crache pas dans le gorgeon non plus)
Commentaire n°4 posté par PhA le 05/06/2009 à 10h35
Une invitation qui ne se refuse pas !
Commentaire n°5 posté par pascale le 05/06/2009 à 11h53
Et soyons fous : on pourrait même inviter des personnes qui ne s'appellent pas Pascale !
Commentaire n°6 posté par PhA le 05/06/2009 à 15h41
Encore un qui m'a échappé : je note.
Commentaire n°7 posté par Loïs de Murphy le 07/06/2009 à 22h54

samedi 30 mai 2009

lectures fondatrices (c’est comme ça qu’on dit ?)

Me promenant sur la Toile (avec désormais une pensée émue pour l’araignée blessée de François Matton), je passe par RougeLarsenRose où Laure lit, dans la revue le Bon-à-tirer, Jean-Philippe Toussaint évoquant deux lectures déterminantes qui ont « sans doute favorisé [s]a décision de commencer à écrire ». On a tous en effet, de bonne heure dans notre histoire personnelle, une ou deux lectures ou plus qui ont vraiment compté, qui ont déclenché quelque chose. Pour Jean-Philippe Toussaint, grâce à la grande sœur, il y a notamment Crime et châtiment.
Crime et châtiment, oui, à coup sûr, je souscrirais volontiers au théorème proposé : « Qui lit Crimes et châtiments se met à écrire un mois plus tard ». Quand je l’ai lu moi-même, ça a été un choc, il fallait que tout le monde le sache : Crime et châtiment est un authentique chef d’œuvre ! Mais la plupart des gens autour de moi, hélas, étaient déjà au courant. Il faut dire aussi que c’était l’année dernière, ou celle d’avant ; je ne sais plus. A être un lecteur en herbes, on peut parfois faire figure de lecteur attardé. Qu’importe, j’ai toujours été du genre à réserver dans mon assiette le meilleur pour la fin. Remettre à plus tard, ça n’a pas que du mauvais.
En tout cas il est clair qu’en ce qui me concerne, Crime et châtiment est innocent. Ne blâmez pas Raskolnikov, ce n’est pas lui qui m’a projeté dans l’écriture. Et maintenant que j’y songe, que je cherche… Rien ! Je ne trouve rien. Je me revois assis devant mon petit secrétaire d’enfant, à écrire. Derrière moi, dans l’étagère, pour ainsi dire, rien. Autant dire qu’avant moi, il n’y avait personne. La page était blanche. J’étais le premier écrivain. (Il faut dire aussi que c’était à un âge où, le plus souvent, on n’a pas lu grand-chose.)
Qu’on n’aille pas, cependant, croire que je n’ai pas eu, moi aussi, mes lectures déterminantes. Vers dix-sept, dix-huit, vingt-trois, trente ans, j’ai lu Samuel Beckett. Cette lecture, oui, a été déterminante pour mon écriture : elle l’a empêchée.
(Elle a bien fait.)

mercredi 27 mai 2009

sur mon lit en herbe

Vlan, je m’étale sur mon lit. Du bras droit, j’attrape mon petit Sac à dos, acquis samedi aux Labyrinthes ; je l’ouvre au hasard et je lis :
« Cuisiner m’exalte.
Je possède une collection de robots mixeurs des années 50
aux formes entièrement arrondies. »
Alors je lis avant, et après.
 
 
SCHREK

 
Les Princesses créent leur propre clarté.
Les Princes les éteignent.
Ils ne marchent pas ensemble mais tuent les dis­tances.
 
Profession : Ogre gros, gras, vert.
Je porte mon humanité devant moi, je m’en défends,­
encombrant l’espace d’une anatomie trop large.
Ma nourriture est verte, je prends des douches de boue.
 
Etant fabriqué, le sang ne coule pas dans mes veines mais sur la neige
ou dans du lait.
Il y a un mélange visqueux à l’origine de tout désir.
J’ai été inventé à des échelles variables
(Hologramme, pain d’épice, image à découper).
 
Quelqu’un doit m’embrasser pour me rendre acceptable.
Une rousse aux yeux marron me conviendrait, ni belle, laide,
mais relevant de l’essence « jeune fille »
Naturellement pigmentée, elle entrerait dans ma vie instantanément.
 
Mon travail consiste à transporter le virus de la ­peur.
Porteur sain, je suis payé pour effrayer les enfants.
En cochon, je ne sens plus ma force.
Parfois, je lance mes dents en caramel dans la salle.
 
Après le spectacle, je rentre chez moi et lave mon ­costume.
Quand je touche du linge mouillé, je redeviens gentil.
Plis des draps me rassure, me rend entièrement ­calme.
 
Cuisiner m’exalte.
Je possède une collection de robots mixeurs des années 50
aux formes entièrement arrondies.
 
J’aime repasser mon déguisement en regardant les informations.
Au début, je cousais moi-même les tête de loup,
m’exerçant
avec un gant trop grand.
 
(Dans mes rêves passent Robin des Bois de liane en liane,
Thierry La Fronde et plusieurs Princes californiens en Harley Davidson sur des autoroutes ensoleillées.)
 
Quand j’étais petit on m’appelait la brebis à cause de mes pulls tricotés
au point mousse.
La brebis est le spécimen le plus absurde de la Création.
Elle ne sait plus l’après-midi ce qu’elle a brouté le matin.
 
Quitte à être un animal, je préfère être méchant en apparence
mais gentil dedans.
 
 
extrait de Shrek, de Véronique Pittolo, éditions de l’Attente, 2003.Sac à dos, une anthologie de poésie contemporaine pour lecteurs en herbe, Le Mot et le reste, 2009. 

 
De Véronique Pittolo, je ne connaissais que le nom.
Je suis aussi un lecteur en herbe.

lundi 25 mai 2009

heureux rebondissements

Rebondir sur un trampoline, même imaginaire, en promettant quarante-cinq kilos de petits cailloux ramassés dans l’espace à la reine Eléonore en présence de la spécialiste des raccourcis galactiques et de son preneur de (chan)sons (d’amour), ça fait oublier un instant l’exiguïté de la salle 24 aux élèves de 6e comme à leur professeur. Merci à Pascale, à Xavier ; ainsi qu’à Léa, Pauline, Chloé, Clément, Alan et Rémy.



Commentaires

Merci de m'avoir fait découvrir cette incroyable plume.
Commentaire n°1 posté par Loïs de Murphy le 25/05/2009 à 23h27
[...]
Philippe, tu rebondis plus vite que ton ombre - moi, je ne suis toujours pas redescendue sur Terre.
[...]
(Merci à toi surtout et à tous ceux et à toutes celles qui aiment les squaws et les raccourcis.)
Commentaire n°2 posté par tor-ups le 26/05/2009 à 09h23
C'est mon côté "réfère-en-ciel rebondissant", comme disent mes collègues de sport (synonyme léger pour "ballon"), Pascale
(mais bien moins léger en effet que cette plume incroyable, Loïs).
Commentaire n°3 posté par PhA le 26/05/2009 à 10h42
bienheureux 6èmes !et merci de nous inviter à les rejoindre virtuellement
Commentaire n°4 posté par brigetoun le 26/05/2009 à 10h50
Je vous y inviterais volontiers si ma salle n'était pas si petite (et je ne comprends pas pourquoi overblog n'affiche pas votre commentaire matinal, que du coup je me suis permis de reproduire).
Commentaire n°5 posté par PhA le 26/05/2009 à 10h58
 

lundi 18 mai 2009

la vie, détails dans le décor

Au fond, la vie est ce qui nous intéresse. On ne parle guère que de ça. Le travail lui donne une forme : rectangulaire, et même une épaisseur : celle infime de la page. Cette réduction de la vie réduite au CV, c’était le sujet du précédent livre de Thierry Beinstingel au titre oxymorique, CV roman. Avec Bestiaire domestique, le fond du sujet reste le même – la vie – de quoi parler d’autre ? – c’est l’angle d’approche qui diffère. Car la vie est aussi dans le décor, un décor toujours façonné par l’homme, celui de la ferme de l’enfance (lapins) – enfance éphémère (vaches, poules) ; un décor humain où plus tard à l’occasion surgit la vie encore qui souvent échappe à l’attention de l’homme : chevreuils aux abords des champs, sanglier sur la route du VRP, pigeons nouveaux venus avec la grande entreprise qui s’érige en voisine imposante, pigeons toujours aux fenêtres de la même où maintenant l’on travaille, pigeons encore sur les toits de ses bâtiments désaffectés, en attente d’un rachat – la vie du travail aussi est une vie éphémère. Et c’est donc bien une vie qui se dessine : enfance, adolescence amoureuse, baccalauréat qu’on rate ou pas, entrée dans la vie active, enfance d’une nouvelle génération avec forcément les poissons rouges, les chats qui se succèdent. La vie d’un « on » qui n’est pas celui de la connivence, mais plutôt celui d’une singularité discrète, comme effacée au profit du décor quotidien que trop souvent on néglige de voir, une singularité qui avec le temps s’affirme parfois d’un « je » fugitif. La même chose encore que dans le livre précédent, seul que j’ai lu – mais à en croire les Feuilles de route de l’auteur c’est vrai aussi des précédents, avec un auteur qui s’est comme déplacé par rapport à son objet, histoire d’en montrer d’autres faces, lesquelles en effet échapperaient trop facilement à un regard distrait.
 
Bestiaire domestique, de Thierry Beinstingel, est paru chez Fayard en 2009.


Commentaires

je n'avais pas repéré sa sortie, les feuilles de route m'en donnaient une envie un peu intriguée
Commentaire n°1 posté par brigetoun le 18/05/2009 à 07h32
C'est un livre à la beauté discrète.
Commentaire n°2 posté par PhA le 18/05/2009 à 08h04
Du même, je sors de "Retour aux mots sauvages "(Fayard mai 2010) qui, outre l'actualité encore brûlante du sujet, révèle la piste pour s'en exiler : résister avec les mots.
Très beau livre d'un auteur qui est aussi une belle personne.
Commentaire n°3 posté par Francesca le 29/10/2010 à 10h57
Je viens juste de l'acheter - avant-hier - mais n'ai pas encore eu le temps de m'y plonger. C'est un beau succès qui fait plaisir.
Réponse de PhA le 29/10/2010 à 11h04
 

mercredi 6 mai 2009

Vue des hauts plateaux

 
J’ai acheté un petit appareil photo. Il a bien fallu : le précédent était tombé en panne (un appareil presque neuf qu’on m’avait offert pour mes vingt-cinq ans !)
Depuis, ma live-box est tombée en panne.
Mon caméscope est tombé en panne.
Mon auto-radio est tombé en panne.
Même mon arrosoir est tombé en panne.
Je ne plaisante pas. Tout ce que je raconte dans ce billet est rigoureusement autobiographique. Parfois ma vie me passionne. Je me demande même si elle n’a pas un sens.






Commentaires

Tu me fais rire! Merci !
Commentaire n°1 posté par Pascale le 06/05/2009 à 23h32
C'est pourtant pas drôle !
Commentaire n°2 posté par PhA le 07/05/2009 à 07h19
L'arrosoir en panne c'est moche pour le jardin en marche.
Commentaire n°3 posté par Loïs de Murphy le 07/05/2009 à 08h26
Tu m'as fait rire aussi! Rassures-toi, c'est un rire salutaire (j'en bafouille: le tutoiement m'a saisi!), rire secourable: si tu veux un autre arrosoir, j'en ai un sur une étagèreun qui s'égaie au dessus des fleurs!
Commentaire n°4 posté par jc le 07/05/2009 à 08h29
Le pire, dans l'existence, c'est la pane de sens (et la douleur physique bien sûr).
Commentaire n°5 posté par Chr. Borhen le 07/05/2009 à 11h45
Vous voulez dire la "panne des sens", Christophe ; celle-là en effet est terrible.
Pour l'arrosoir, Loïs et jc, ça va aller. Je fais parfois preuve d'une prévoyance quasi-pythique qui m'étonne moi-même : à l'un de mes récents anniversaire, comme on voulait à toute force me faire un cadeau et que je ne voyais vraiment pas de quoi je pouvais bien avoir besoin, j'ai réclamé et obtenu un deuxième arrosoir, identique au premier - qui à l'époque arrosait merveilleusement.
Commentaire n°6 posté par PhA le 07/05/2009 à 13h26
La loi des sé-rires ! (il vaut mieux en ...)
Commentaire n°7 posté par pascale le 07/05/2009 à 14h00
ça y est ! je suis consolé !
Commentaire n°8 posté par PhA le 07/05/2009 à 16h57
Ah! La dernière phrase!! (Le reste aussi, pardon!)
Commentaire n°9 posté par Depluloin le 09/04/2010 à 14h28
On se pose de ces questions, parfois !
Réponse de PhA le 09/04/2010 à 16h05
 

Vue des hauts plateaux



J’ai acheté un petit appareil photo. Il a bien fallu : le précédent était tombé en panne (un appareil presque neuf qu’on m’avait offert pour mes vingt-cinq ans !)
Depuis, ma live-box est tombée en panne.
Mon caméscope est tombé en panne.
Mon auto-radio est tombé en panne.
Même mon arrosoir est tombé en panne.
Je ne plaisante pas. Tout ce que je raconte dans ce billet est rigoureusement autobiographique. Parfois ma vie me passionne. Je me demande même si elle n’a pas un sens.

lundi 4 mai 2009

Qu’elle était belle, sa cuillère !

La tulipe, quand elle n’a plus qu’un pétale, fait une fort belle cuillère à soupe extrêmement peu commode, en revanche, car la tige devenue man­che demeure souple, trop souple. Et puis, si les cinq premiers pétales ont chu, ce n’est pas par hasard, il y a donc tout lieu de craindre que le dernier ne puisse longtemps encore s’accrocher ainsi, à plus forte raison si on l’emplit de potage onctueux, ou même d’un léger bouillon. Alors en effet il cède à son tour, se détache, et flotte dans la soupière, puis chavire et sombre – première déconvenue. Il serait peut-être temps de réagir et de remédier à cet état de fait navrant en imagi­nant un système adapté d’atelle ou de tuteur : il suffirait de ficeler à cette baguette la tige de la tulipe tout en renforçant l’attache du pétale au moyen d’un petit clou ou d’un point de colle. Notre homme voit mal ce qui l’en empêcherait (il s’étonne surtout que personne avant lui jamais n’y ait songé).
Ceci réglé, enfin, le souci se reporte sur le pétale lui-même, certes assez fort pour contenir sa mesure de soupe claire ou de velouté, mais trop fragile et tendre pour supporter le poids d’un morceau de pomme de terre ou de navet, d’autant que l’immersion répétée du limbe insuffisamment armé de fibres dans un liquide chaud, voire brû­lant, accélère son inéluctable flétrissure, car comment éviter celle-ci, hors même ces conditions défavorables ? On ne coupe pas une fleur sans dégât, aussitôt le monde meurt. Puis la fleur, quel­ques jours plus tard, à son tour, fane. Plus grave, en la circonstance, il n’est pas rare de voir le pétale de tulipe, que sa concavité parfaite disposait à l’emploi de cuillère, en cloquant devenir convexe et donc impropre à cet emploi. Par bonheur, il n’est pas de difficulté dont notre merveilleuse ingéniosité ne puisse venir à bout simplement en niant son existence – plutôt que de rougir et bleuir sous les coups du gros gendarme, considérons qu’il nous tend gentiment sa matraque, saisis­sons-la et rossons-le –, on sait aujourd’hui comment agir en pareil cas : en tournant la tige entre ses doigts de manière à lui faire accomplir une demi-rotation, notre homme se retrouve en possession d’une nouvelle cuillère qui n’a rien à envier à la précédente.
 
Eric Chevillard, Les Absences du Capitaine Cook, p. 9 à 11, Minuit, 2001.
 
Il y a à Chartres une belle librairie dans laquelle, au printemps 2001, alors que je réapprenais à lire, je suis tombé sur ces pages d’un auteur que je ne connaissais pas (je ne connaissais pour ainsi dire aucun auteur contemporain). En lisant, j’ai senti comme un petit pincement. Et comme je suis incapable d’une grossièreté, j’ai dû m’exclamer intérieurement : « Flûte ! »



Commentaires

comme c'est bizarre ! Moi aussi c'est cette histoire de tulipe en cuillère qui m'a le plus frappée. Encore aujourd'hui de tout Chevillard si je n'avais qu'une chose à citer ce serait cela.
liquides de tous les livres, unissez-vous
Commentaire n°1 posté par cécile portier le 04/05/2009 à 10h49
Pour moi, il y avait en plus la surprise de la découverte. Scalps et Du hérisson m'ont définitivement converti mais c'est vrai qu'ensuite mes attentes sur chaque Chevillard étaient telles qu'il m'a fallu attendre Sans l'orang-outan pour, de nouveau, dépasser mes espérances.
Commentaire n°2 posté par PhA le 04/05/2009 à 12h04
abyssal (merci!)
Commentaire n°3 posté par jc le 04/05/2009 à 13h14
Essaye également "Commentaire autorisé sur l'etat de squelette".
Commentaire n°4 posté par Loïs de Murphy le 04/05/2009 à 14h45
@ jc : N'est-ce pas ? ça vaut bien le coup d'y plonger mon petit bathyscaphe !
@ Loïs: Bien vu : Commentaire autorisé est, je crois, le seul Chevillard qui m'ait échappé depuis le capitaine Cook.
Commentaire n°5 posté par PhA le 04/05/2009 à 18h05

lundi 27 avril 2009

Doucement, chuchote Gabriel.

Il y avait longtemps que je n’avais pas fait de cauchemars avec Gabriel Bergounioux. Je me lamentais, je réclamais. Eh bien il arrive qu’il suffise de réclamer. Le hasard faisant (parfois) bien les choses, l’auteur des deux romans jumeaux Il y a un, Il y a de était au Salon du Livre en même temps que moi, et du coup il n’y avait pas trop loin depuis l’Ile de France jusqu’à la région Rhône-Alpes (où sont installées les éditions Champ Vallon). Rendons-leur justice : les salons sont l’occasion de retrouver des personnes que l’on n’a pas vues depuis longtemps, dont on apprécie le travail, de faire connaissance avec d’autres, de savoir qu’on se reverra (au moins pour un autre salon) ; rien que pour ça, ça mérite un bain de foule.
Doucement, nous conseille la couverture. C’est qu’en effet, la chute toujours est possible : d’abord dans le ravin liminaire à la suite d’un camion écrasé, ensuite au fond du puits de mine où s’est engagé – engagé par  une douteuse agence – l’anonyme protagoniste. Doucement est l’histoire d’une descente. Après Homère (auquel les titres et la cécité du narrateur des deux premiers romans faisaient explicitement allusion), on pense à Dante. La langue est plus orale peut-être, plus chaotique encore. C’est que le personnage sans nom dont on suit la descente et la pensée est, plus encore que dans les deux premiers livres, un dégradé de la vie, un « homme qu’il sert à rien ». Ce qu’il voit, ce qu’il entend (« doucement »), on ne l’entend, on ne le voit qu’à travers lui, à travers ses organes, sa pensée, peu fiables. Une femme qui l’aguiche n’est peut-être qu’un cadavre déjà en décomposition. Et ce mot chuchoté dans l’ombre ? Comment savoir ? Le lecteur est invité à mettre en doute, à réinterpréter, assuré seulement de sa propre incertitude. Mais l’homme, si profond qu’il s’enfonce, n’est pas prêt à abdiquer. Sa fierté, si illusoire soit-elle, si dérisoire, est aussi ce qui fait de lui un être vivant, là où plus personne ne l’est encore. Sa pensée, râleuse, infantile, violente, libidineuse, toujours trompée par une réalité inconcevable, c’est quand même tout ce qui reste d’humanité.
Il y a, dans les livres de Gabriel Bergounioux (auteur au prénom d’archange), un peu comme dans ceux d’Antoine Volodine, quelque chose de discrètement prophétique. Ce qu’annonce Gabriel, cet obscur reflet du monde où nous sommes enfermés, est quasi sans nom.
 
Faut qu’il se calme, Calme-toi, merde, calme-toi, tu vas te calmer oui ? Tout seul tu croyais jamais t’en tirer au bout du boyau resserré, persuadé que ça continuerait avant de trébu­cher et tomber, une galerie désaffectée, ter­miné, déjà qu’il est égaré pour de bon, com­ment tu pourrais regagner l’entrée de la mine, pourquoi le retour se passe mieux et voilà, ça y est, des lampes, du monde, à ton approche ils les ont allumées, y avait rien avant, l’image du corps momifié recroquevillé au pied de la paroi se dissout, reste en soufflet l’air que tu ingur­gites et l’obsession, de l’eau quelque part s’écoule goutte à goutte, le bruit de pas réver­béré par les forages s’ils continuent eux aussi de marcher il est où ? Personne, assourdi par la distance ou l’épaisseur du rocher, à moins qu’ils soient parvenus à destination, à chacun sa découverte, ou encore découragés, il a bien failli renoncer, lui, accroupis si loin que ça sert plus à rien de crier : Venez les gars, ça y est, venez tous, j’ai trouvé ! C’est là ! C’est là.
 
À angle droit un couloir latéral, du premier coup d’œil, dans le faux jour d’une guirlande d’ampoules, la gaine de plastique rouge sus­pendue aux crochets, il découvre, à l’autre bout, dans le mur de ciment cru un guichet percé d’une ouverture si basse qu’en appui le front calé sur l’avant-bras, il commence par se pencher et puis pour être mieux, jambes pliées, il scrute par-delà la grille, contorsionné de pas intercepter la lumière, qu’est-ce qu’on dirait-­pas que c’est ? le rebord d’une tablette métal­lique et le dossier arrondi d’un siège en bois. Et puis ? Il tousse. Y a quelqu’un ? Plus fort : Y a quelqu’un ? Encore plus fort : Y a personne ? Personne. L’oreille entre les barreaux, il lui semble qu’une rumeur monte qui est très loin, de sa tête aussi bien, à force le silence lui porte sur le système, une pulsation, confusément, son sang qui circule ?
 
Gabriel Bergounioux, Doucement, Champ Vallon 2009, p. 80-82.



Commentaires

Non, il ne devrait pas y avoir trop loin de RA à IDF ;-)
Commentaire n°1 posté par pascale le 27/04/2009 à 11h26
Moins de cinq minutes à pieds ! (durée variable tout de même selon les encombrements)
Commentaire n°2 posté par PhA le 27/04/2009 à 12h08
je n'ai jamais rien lu de lui, même pas le livre commun aux deux frères (j'ai si peu lu de toute façon) - voilà que j'en ai grande envie
Commentaire n°3 posté par brigetoun le 27/04/2009 à 21h09
Je vous le recommande : je suis très sensible au travail de Gabriel Bergounioux. Doucement est peut-être moins immédiatement accessible que les deux romans précédents, mais ça tient à cette descente : une fois qu'on y est vraiment engagé, c'est une lecture irrémédiable.
Commentaire n°4 posté par PhA le 27/04/2009 à 21h16

mercredi 22 avril 2009

La voix de Federman

Hier a été une heureuse journée. Au réveil, cette bonne surprise sur Lignes de fuite, et tous ces toasts qui font chaud au cœur. Et juste avant de se coucher, une autre belle surprise encore !
Entre les deux, promenade à Paris (oui, le livre est là, sur les rayons, les présentoirs ; ce n’est pas un rêve – parfois j’ai peur de confondre), promenade sous le ciel bleu ; en amoureux comme on dit – mais oui, n’ayons pas (trop) peur des mots. Et le soir, écouter pour la première fois celui qui s’en joue si bien – des mots : Raymond Federman.
Ecouter la voix de Federman, c’est un grand bonheur. Grand bonheur de reconnaître, incarnée par un  corps enfin visible, la voix qu’on connaissait seulement par ses livres. (La voix, c’est important. J’aime la voix, les voix, même dans l’apparent silence des pages. Federman en parle, de la voix ; c’est important pour lui aussi. Elle est dans le titre d’un des livres que je n’ai pas encore osé lire : la voix dans le débarras.) (Le corps aussi, c’est important. Federman en parle aussi, hier soir, et aussi dans ses livres ; il y en a même un qui lui est consacré : Mon corps en neuf parties. Et ça fait plaisir de voir si jeune celui de l’auteur, à quatre-vingts ans, malgré la vie que l’on sait ; il a raison de l’aimer, c’est un bon compagnon.)
Raymond Federman, il y a longtemps que je connais ce nom. C’était au temps (lointain) de ma maîtrise sur Beckett (c’était sur L’Innommable). Je me rappelle le titre d’un article, dans les Cahiers de l’Herne, qui prend plus de sens aujourd’hui, après avoir lu Retour au fumier, par exemple : le paradoxe du menteur. Raymond Federman, pour moi, c’était juste un universitaire américain spécialiste de Beckett – ce qu’il est aussi. Seulement aussi. Parce que la visibilité est mauvaise. Parce qu’il aura fallu trente-cinq ans pour que la France le lise aussi. Et aussi, ensuite, cette étiquette d’« avant-garde » qu’on lui colle. Avant-garde, je ne sais pas bien ce que c’est – même s’il y a beaucoup d’auteurs que j’aime et qui la portent plus ou moins (sans que le fait que je les aime ait un rapport). Je ne dois pas être assez belliciste pour comprendre ce mot que je n’aime pas. Ce que je sens d’évidence, c’est que, en plus de cette vie, de cette liberté, de cet humour ; en plus de la tragédie du propos ; il y a quelque chose de très juste, de très honnête, dans l’écriture de Federman ; même quand il raconte des bobards (qu’il avoue, d’ailleurs). Sûrement à cause d’une mise en doute du langage – d’où cette attention revendiquée, héritée de Beckett, à la forme, plus qu’au sens. D’où le récit récurrent d’une seule histoire, la sienne – dont il dit lui-même que, si terrible soit-elle, elle n’est pas exceptionnelle.
Me promenant tout en écrivant, je vois que Poézibao rend compte de la soirée, d’une façon bien plus fidèle que je ne saurais le faire. C’est l’occasion de les en remercier ainsi que, pour ce beau moment, l’éditrice Catherine Flohic, organisatrice de cette soirée à l’occasion de la parution de Federman hors limites, conversation par mails avec Marie Delvigne, dans la collection les Singuliers (qui collectionne en effet les plus grands) (il faut d’ailleurs découvrir Argol, belle maison toute vêtue de noir), Bénédicte Gorrillot qui interrogeait les deux auteurs, Alexander Dickow qui m’a bien fait rire (j’ai oublié de parler du rire de Federman, ce sera pour une autre fois), Christian Prigent dont la lecture donne vraiment à entendre le texte (même à ceux qui, comme moi, ont beaucoup de mal à écouter un texte lu ; belle performance), et l’auteur lui-même, tel qu’en ses livres vraiment.

PS : Raymond Federman sera ce soir à 19h30 aux Revues Parlées : lecture performance avec François Jeanneau (saxophoniste) & lecture d’extraits de Chut. Centre Pompidou, place Georges Pompidou (rue Saint-Martin), Paris. L’info est chez Laure Limongi



Commentaires

Même pas eu le temps de trinquer! Ca va trop vite les blogs. Vivement un bon bouquin, le votre, qu'on peut lire sans que les pages tournent toutes seules.
Commentaire n°1 posté par cecile+portier le 22/04/2009 à 21h46
Il n'est jamais trop tard pour trinquer, Cécile ! (et je suis sûr que le grand monsieur qui nous regarde est de cet avis)
Commentaire n°2 posté par PhA le 23/04/2009 à 01h40
Et de Pha que je n'ai même pas rencontré?
C'est un rêve ou n cauchemar?
Bonne nuit

Mari-e-
Commentaire n°3 posté par marie delvigne le 26/04/2009 à 02h52
Mon train, ma timidité - sont de mauvaises excuses en effet. N'empêche, merci pour ce beau moment, et pour votre visite !
Commentaire n°4 posté par PhA le 26/04/2009 à 10h14

jeudi 9 avril 2009

comme vous j’ai crié et suis tombée du sexe d’une femme

Là-bas chaque être est de même sexe, de même âge. Là-bas personne ne peut concevoir les couleurs.  Ma famille venait des Temps Filiaux, ce qui est rare et ­explique que je sois sensible, pour peu qu’au moyen d’une liste l’on y aide ma mémoire, aux stridulations d’insectes et explosions des chatons de genêts. Ma mère a grandi dans le ventre de sa mère, en est issue, a respiré un air plus ou moins confiné. Moi-même comme vous j’ai crié et suis tombée du sexe d’une femme. Là-bas gouverne un Conseil d’officiers. Le Conseil suit et note les agissements de chacun, sans souci de morale. Tu dois être noté, être su, dit, produit, écrit, compté. Compté aussi, puisque là-bas il arrive que l’on puisse être dit par les chiffres. Mais certains passeraient à la trappe. Chacun des oubliés libère une masse de récits, chiffres, notes, paroles que les mem­bres du Conseil s’approprient, pense-t-on, illégale­ment. C’est ainsi que le Contre Ministère qui m’emploie en est venu à surveiller les surveilleurs. Qui sait ce que les surveilleurs pourraient faire des récits, productions, libertés de nos errants. Une maladie portée, excrois­sance de ceux qui ne furent chiffrés, ulcères de pen­sée. La mémoire ; personne n’en est là. Les efforts auxquels il fallut se prêter, pour animer la mienne. J’avais pourtant par naissance toutes les capacités.
 
Peu à peu le CM a élargi ses fonctions. Il envoie des espions dans les Temps Filiaux. Les meilleurs des espions sont ceux issus de femmes elles-mêmes issues de femmes. Mais nous sommes de moins en moins nombreux. Nos conseillers entraînent donc de manière accrue ceux qui ne sont nés que de soi. Ces agents-là, tombés de rien, ne savent développer certaines facultés sensibles. Ils sont affectés à d’autres enquêtes qu’à celles que je dois mener (moment vif de la crise, passage de la vie à la fin, jusqu’au cri). Je ne sais rien de l’usage que le CM fera de mon travail. Je me suis engagée à ne pas me soucier des consé­quences de ma mission.
 
Dire, cela m’est arraché de nuit, je parle aux murs de la chambre où je suis enfermée, au moustique épin­glé, aux grillons qui bruissent dans les herbes. Je pense aux lieux de là-bas où je fus. Où je fus sans la montée du drame – ou bien dedans, à l’intérieur du drame, sans savoir qu’il était installé invasif à peine que l’on est – pourtant jadis drame fait de chair, nourri aux mamelles et tapi dans de douces cavernes. Chercher le couloir tapissé, corridor des fatigues. Devant l’entrée surgit ce que l’on ne voit pas toujours. Le drame se présente. Mettez-moi en ailleurs criait une vieille dame en mourant.
 
Marie Cosnay, Les Temps Filiaux, Atelier In8, 2008, p. 27 à 29.
 
J’ai retrouvé Les Temps Filiaux ! Ça se fête ! (Il y a quelque chose de caché, de secret dans ce texte, et que ce soit précisément ce livre qui se dérobe à mes recherches, c’était une jolie coïncidence.)




Commentaires

Merci pour cette lecture. Me donne vraiment envie d'y aller voir. A bientôt Philippe
Commentaire n°1 posté par cecile portier le 09/04/2009 à 11h51
En fait je n'ai lu que trois livres de Marie Cosnay, et - c'est un peu bête à dire mais je le dis quand même - je trouve à chaque fois que c'est un auteur qui gagne à être lu.
Merci de la visite, Cécile.
Commentaire n°2 posté par PhA le 09/04/2009 à 13h24
Philippe, je me permets de " photocopier " (on dit comme ça ?) le commentaire de Cécile.
Commentaire n°3 posté par Christophe Borhen le 09/04/2009 à 21h46
Bien sûr, Christophe - et je photocopie mon propre commentaire.
Commentaire n°4 posté par PhA le 09/04/2009 à 22h14
Je suis en colère contre Thierry Guichard. Il me donne d'habitude envie de lire les écrivains dont il parle, et dans son numéro sur MC il a donné une image d'elle qui n'a pas mis en valeur son talent d'écrivaine. Je lui en veux.
Merci à vous pour cet extrait qu'il aurait dû publier en partie.
Commentaire n°5 posté par Loïs de Murphy le 15/04/2009 à 09h19
C'est aussi que ces Temps filiaux ne sont plus l'actualité de Marie Cosnay (d'ailleurs il faut aussi parler des livres à contre-temps...)
Commentaire n°6 posté par PhA le 21/04/2009 à 01h00

dimanche 5 avril 2009

le futur champion – c’était moi

La première fois que je le vis – grand, blond, plutôt maigre, un doux sourire un peu absent flottant sur les lèvres-, il s’avançait dans le hall du club, deux raquettes et un gros sac de sport dans une main, un panier de balles dans l’autre, se dirigeant vers les courts couverts. Après avoir posé son sac sur le banc près de la chaise d’arbitre, il en tira plusieurs objets : une serviette blanche qu’il disposa soigneusement à côté d’une gourde de scou­tisme, une petite boîte de fer blanc (dont j’appris par la suite qu’elle contenait les indispensables sucres néces­saires en cas de défaillance) et, pour finir, un gros manuel intitulé : Comment devenir un champion en cinquante leçons. Il exécuta ensuite avec application une longue série de mouvements de gymnastique très compliqués, visible­ment d’origine asiatique et vraisemblablement destinés tout à la fois à l’échauffement et à la concentration, ainsi qu’éventuellement encore à l’harmonie spirituelle avec l’univers tout entier. En ayant terminé avec ces prélimi­naires, il se plongea intensément dans la contemplation d’une planche illustrée du manuel puis, saisissant le pa­nier qui contenait une soixantaine de balles usagées, il vint se placer sur la ligne de fond de court et répéta mé­caniquement le mouvement du service, frappant les balles les unes après les autres. Dissimulé derrière l’un des montants de la galerie d’où je l’observais, je ne fus pas sans remarquer l’extrême élégance de ses gestes. (…)
Enfin, nous commençâmes de nous entraîner ensemble et j’étais chaque jour davantage impressionné par la pu­reté de son style. Cependant, chaque fois que je lui pro­posais (étant plus jeune et brûlant du désir légitime de me mesurer à plus fort que moi) de compter les points, il refusait, prétendant qu’il n’était pas encore tout à fait prêt, laissant d’ailleurs entendre qu’il le serait bientôt et qu’alors, « on verrait ce qu’on verrait ! » Ce dont je ne doutais pas un instant, persuadé qu’une technique aussi accomplie ne pouvait manquer à sa destination.
Je crus découvrir quelque temps plus tard que le se­cret de cette merveilleuse technique n’était autre que sa pratique assidue du mur d’entraînement. Passant de longues heures de suite à taper la balle tout seul, cela te­nait chez lui de la pratique rituelle, presque de la reli­gion. Chaque matin, m’apprit-on, il venait très tôt et s’installait en face de ce mur, répétant inlassablement les mêmes gestes comme un artisan consciencieux. Pour un temps, jaloux de sa technique, j’essayais d’en user de même. Je dus cependant très vite me rendre à l’évidence que non seulement cette pratique requérait une patience presque surhumaine, mais encore qu’elle se révélait, dans mon cas, d’une étrange inefficacité par la suite sur le terrain, face à des joueurs réels, mobiles et imprévisibles (lui-même aurait dit sournois)…
 
Denis Grozdanovitch, Petit traité de désinvolture, « Le futur champion », José Corti 2002, p. 106 à 109.
 
Grâce à Pascale encore, grand plaisir hier d’écouter Denis Grozdanovitch lire quelques passages de ses derniers livres : L’Art difficile de ne presque rien faire, Brefs aperçus sur l’éternel féminin, De l’art de prendre la balle au bond… Grozdanovitch est un conteur, et ses fables modernes, tragiques ou (parfois vraiment très) cocasses méritent aussi d’être écoutées. Comme plusieurs lectures avaient pour cadre le rectangle des courts de tennis où il a passé une bonne partie de sa vie, m’est naturellement remontée à la mémoire, de son Petit traité de désinvolture, lu à sa parution en 2002, l’histoire du Futur champion dont j’ai partiellement recopié le début ci-dessus.
En la relisant ce matin, cette histoire, je comprends mieux pourquoi je m’en souviens si bien. Cette figure élégante et dérisoire, entre sage et fou, de celui qui remet sa vie à plus tard, qui s’exerce seul et peine face au réel, a – ou a eu – quelque chose d’un miroir. Il faudra que j’y revienne, parce qu’au fond c’est bien pour ça aussi que j’ai ouvert ces Hublots. (D’où mes coupures, où j’ai égoïstement effacé l’autre figure, celle du narrateur – qu’il m’en pardonne.)
Si j’ai pu la relire ce matin, cette histoire, c’est grâce à Marie Cosnay. Car mon Petit traité de désinvolture, je l’avais égaré il y a quelques temps en rangeant ma bibliothèque – on ne devrait jamais ranger sa bibliothèque (je me répète, c’est parce que je me repens). Et lorsque j’ai lu André des Ombres et que j’ai voulu rouvrir les Temps filiaux, impossible aussi de remettre la main sur celui-là. Du coup, torche au front, j’ai fouillé un peu partout, et j’ai retrouvé… Petit traité de désinvolture ! Mais pas les Temps filiaux. Je poursuis les recherches.
Et si je parle de Marie Cosnay, c’est aussi parce que le Matricule des Anges tout frais d’avril, trouvé hier dans ma boîte aux lettres, lui consacre son dossier. Et autant (comme très souvent), la partie biographique me renvoie par contraste à ma longue et solitaire procrastination littéraire, autant l’interview fait écho à mes propres préoccupations : « Ça me tombe des mains quand je lis ça, des phrases utilitaires. » « Il n’y a pas de maîtrise totale. » « Dans tous mes livres, il y a une enquête (…) qui est menée pour qu’un narrateur advienne. Chaque livre est une tentative de naître. »
Pour revenir à Denis Grozdanovitch, ou plutôt pour revenir à moi, ou plutôt pour y rester puisque encore une fois parler d’autrui c’est parler de soi, je ne suis pas revenu les mains vides, hier : ceux qui me lisent et ceux qui ont déjà flairé mon parfum légèrement chloré du samedi matin devineront sans peine le titre du livre qui s’est imposé à moi comme une évidence : Rêveurs et nageurs.




Commentaires

Coïncidence... De Denis Grozdanovitch je ne connaissais rien il y a encore environ deux semaines. Je l'ai découvert par hasard, à la faveur d'une émission matinale sur France Inter, où il était venu présenter son dernier livre - livre dont le titre ne pouvait pas manquer de susciter mon intérêt... Voici donc :
http://www.radiofrance.fr/franceinter/em/cinqsept/index.php?id=77761

Sinon, tu as raison, on te voit plutôt évoluant en aller-retour le long d'un couloir nageurs que courant après une balle de tennis !
Commentaire n°1 posté par pascale le 05/04/2009 à 21h12
Merci de ta présence chaleureuse, Philippe, de ta gentillesse coutumière et de ton aimable contribution, encore !

J'espère que ton achat te comblera autant qu'il me comble. Je l'ai lu trois fois (car je l'ai présenté avec Denis à trois endroits différents et je relis tout à chaque fois), et je ne m'en suis jamais lassée. C'est plutôt bon signe... Si la poésie t'attire, je te conseille "La faculté des choses", un ouvrage délicieux, aussi (mes préférés).

A très bientôt, peut-être.
Commentaire n°2 posté par Pascale le 05/04/2009 à 21h38
Je te le recommande, pascale (désolé de te priver de majuscule pour te distinguer de Pascale - mais c'est ton choix) ; je suis sûr que tu aimeras. Et je n'ai pas de doute non plus pour Rêveurs et nageurs, Pascale, dont déjà le titre m'enchante. D'ailleurs je me demande bien comment il a pu se faire que ce livre m'ait échappé, car le Petit traité avait été une belle découverte ; je devais être obnubilé par mon propre livre, paru juste après.
Commentaire n°3 posté par PhA le 05/04/2009 à 22h10
Merci pour ce large extrait. Le sport m'indiffère mais la plume de cet auteur me parle.
Quant à Cosnay, je viens de lire LMDA moi aussi et la façon dont TG en parle m'a surprise, je vais essayer d'en parler sur mon blog. (Je ne  connais pas Cosnay et n'ai rien lu d'elle, pour une ex-Toulousaine ça la fout mal !)
Commentaire n°4 posté par Loïs de Murphy le 06/04/2009 à 15h11
Le sport n'est qu'un thème, parmi d'autres ; ce n'est pas un sujet. D'après ce que j'ai lu chez vous, je pense bien que vous aimerez Denis G.
Marie Cosnay, c'est étrange. Sans bien tout comprendre à Déplacements, cette première lecture m'a donné envie de poursuivre (quelque chose de caché, d'in-vu, j'aurais envie de dire). Les Temps filiaux est un livre très étrange (très différent) et très stimulant (il faut vraiment que je le retrouve - lui aussi se cache). Quant à André des Ombres, c'est sans doute celui qui m'a le plus touché - mais du coup, je suis encore en retard des deux titres qui font son actualité, sans parler des anciens. Idem pour Denis Grozdanovtich, d'ailleurs. Aucune importance : ces livres-là ne sont pas des denrées périssables.
Commentaire n°5 posté par PhA le 06/04/2009 à 18h33
... mais c'est moi qui ai les temps filiaux...
Commentaire n°6 posté par pascale le 06/04/2009 à 22h29
Non ! Si ? Mais pourtant je me souviens que tu me l'as rendu - mais j'ai dû oublier de le prendre / mais pourtant je me revois le remettre pas à sa place / et d'ailleurs c'est là que je le cherchais, pas à sa place - et... il n'y était pas ! Eh bien j'aurais pu chercher encore longtemps...
Commentaire n°7 posté par PhA le 06/04/2009 à 22h47

mercredi 1 avril 2009

une minute lumineuse comme l’histoire parfois en crée

  AIGLEFINE VI
 
Les ouvrages qui narrent les troubles la situent vers l’an 1100, lui donnant pour titre Aiglefine VI et révé­lant le nom qu’elle portait avant sa coronation, disant qu’elle était née Vanessa Stockfish dans un vivier des basses côtes et sentait mauvais. On sait aussi qu’à cette époque ceux qui menaient la science, la glose et l’éco­nomie n’eurent de cesse de la salir, par hostilité de classe et avec cette capacité pour l’effroi que possèdent les doctes ; ce que dévoilent les livres est donc tendancieux. Il est exact, néanmoins, que Vanessa Stockfish eut pour paysage d’enfance les pêcheries sovkhoziennes et les coopératives où la loi était édictée par des gueux. Sa mère lui offrit l’éducation princière qu’on peut recevoir quand on vit au cœur des bourbes, laissant ses amants lui apprendre à batifoler loin de la préoccupation du caviar. Tout autour les idéologues travaillaient à la révolte, et, lorsque celle-ci embrasa le royaume, la jeune Vanessa fut de la troupe qui investit la demeure des maîtres. La gent des pêcheries, accoutumée au dur ouvrage, s’en donna à coeur joie parmi les nobles. Dans la salle d’apparat et jusqu’aux antichambres, les cadavres indiquaient une vacance du pouvoir. Par jeu, on présenta à Vanessa la couronne royale ; celle qui allait être Aigle­fine VI en décolla les débris de tête et l’accepta. Alors advint une minute lumineuse comme l’histoire parfois en crée. Aiglefine était jolie, dotée d’une solide jugeote et peu bégueule ; elle était appréciée sur le port ; la gueu­saille lui fit allégeance. Ne comptant que sur ces courti­sans-là pour asseoir son règne, Aiglefine VI émit aussitôt des décrets d’une extrême violence. Elle confisqua les biens des richards, prônant une sorte d’égalité absolue ; les amants de sa mère en imposaient l’application à coups de tranchoir. De là vient l’aigreur des scribes, la peur de devoir désormais compter sans leurs mécènes.
Une semaine dura cette entreprise. Des soldats y mirent fin, écrasant sous la grenaille les vastes projets totalitaires de la reine. La contre-révolution fut féroce. D’Aiglefine VI on ne retrouva pas les restes.
 
Antoine Volodine, Nos animaux préférés, « Shagga des sept reines sirènes », Seuil, 2006, p. 49-50


Commentaires

En ce premier avril, je suis venu vous dire que vous venez de flairer quelque fabuleux poisson d'argent.
Volodinement vôtre.
Commentaire n°1 posté par Christophe Borhen le 01/04/2009 à 12h06
Je copie-colle le commentaire de Borhen :o)
Commentaire n°2 posté par Loïs de Murphy le 01/04/2009 à 13h44
Tout Volodine est un 1er avril - mais de quelle année ?
Commentaire n°3 posté par PhA le 01/04/2009 à 14h46