samedi 14 septembre 2013

ma soirée d’hier

Attendez au fait il faut que je vous raconte ma soirée d’hier, quand même. Alors voilà, je suis sorti de la gare, mais il y avait deux sorties à l’opposé l’une de l’autre et je ne savais pas laquelle prendre parce que je ne savais pas qu’il y avait deux sorties à l’opposé l’une de l’autre, avant, avant de les voir, ces deux sorties à l’opposé l’une de l’autre, mais alors complètement à l’opposé, on ne peut pas faire plus à l’opposé : l’une complètement à droite et l’autre complètement à gauche ; et entre les deux un long tunnel piéton large presque, non, pas comme une autoroute mais presque, avec des gens qui marchaient dans les deux sens. Mais quand même il y en avait un peu plus qui allaient vers la droite, enfin, vers la droite par rapport à ma position à moi, c’est entendu, eux ils ne devaient pas avoir tellement l’impression d’aller vers la droite mais pour moi ils allaient vers la droite. Alors je suis allé vers la droite, pour faire comme eux, la majorité, ceux qui allaient vers la droite, sauf que moi j’avais conscience d’aller vers la droite alors qu’eux, je ne sais pas. Ça faisait une différence. L’autre différence c’est qu’eux ils savaient où ils allaient, ça se voyait à leur manière d’y aller, les gens ont une manière d’aller où ils savent qu’ils vont qui ne trompe pas, vous avez dû remarquer ça aussi. Moi ça devait se voir aussi que je ne savais pas où j’allais, sauf qu’il n’y avait personne pour le voir. Et puis j’avais un peu de mal à ne pas faire comme eux : faire semblant de savoir où j’allais – même si eux, bien sûr, ne faisaient pas semblant. Rien ne m’autorise à penser qu’ils faisaient semblant.
Du coup je me suis retrouvé dehors. Dehors c’était une place ronde, demi-ronde plutôt, qui n’avait pas de nom visible ; il faut dire que la nuit commençait à tomber. Et alors là les gens, sans cesser d’avoir l’air de savoir où ils allaient, se sont mis à partir dans des directions différentes, parce qu’il y avait des rues, je dis des rues pour simplifier parce que ça ne ressemblait pas vraiment à des rues mais enfin c’était des endroits où l’on pouvait marcher, des directions, et il y en avait plein de différentes. Pourquoi qu’il demande pas son chemin, que vous vous dites, eh bien si, j’ai demandé mon chemin, à une jeune femme, car la plupart des gens étaient des femmes, je m’en suis rendu compte à ce moment-là, et la plupart étaient jeunes, ça n’a aucune importance mais c’est comme ça. Alors elle m’a indiqué une direction, sans hésiter, la jeune femme, elle m’a dit que c’était par-là. Je l’ai remerciée et j’ai suivi la direction indiquée, j’ai oublié de vous dire qu’il pleuvait, mais peut-être que c’est précisément à ce moment-là, quand j’ai commencé à suivre la direction indiquée, pas qu’il s’est mis à pleuvoir, non, il pleuvait déjà avant, j’en suis quasi certain, mais que j’ai commencé à trouver que ça aurait été mieux s’il n’avait pas plu. Parce que j’étais mouillé. Le fait de ne pas avoir beaucoup de cheveux sur la tête est à la fois un avantage et un inconvénient, quand on marche sous la pluie. Ce qui est pratique, c’est que dès qu’on trouve un abri, on s’essuie la tête une fois, deux fois, elle est sèche. En revanche, quand on est sous la pluie, les cheveux n’arrêtent pas l’eau qui ruisselle sur le front, on en a plein la figure.
A un moment j’ai vu une enseigne, très haut sur un immeuble qui était peut-être un parking à étages, mais dans le noir avec cette pluie c’était difficile de voir, d’autant plus que j’avais plein de gouttes à l’extérieur de mes lunettes et plein de buée à l’intérieur. La visibilité était mauvaise. Je n’arrivais pas bien à lire ce qui était écrit. Pourtant elle était énorme, cette enseigne – c’était une enseigne lumineuse, hein. Elle était énorme mais il y avait des branches d’arbres qui cachaient un peu les lettres, attends, si je fais encore quelques mètres je vais mieux voir, « re… », « rre… »… J’ai fait les mètres qui manquaient et c’étaient des mètres mouillés, des mètres qui me mouillaient mais finalement j’ai fini par lire « rrefour ». C’était écrit « rrefour ». Alors j’ai compris que c’était Carrefour, mais le problème c’est que c’était juste rrefour et que ça n’était pas bon signe. Je me suis quand même engouffré dans l’immeuble qui était probablement un parking à étages, parce que là il n’y avait rien de prévu pour les piétons, mais je m’y suis engouffré quand même parce que j’en avais marre d’être mouillé. A droite il y avait une station-service. Dans le parking. Ça n’était pas bon signe. J’ai traversé tout l’immeuble, pardon, le parking parce que peut-être que de l’autre côté je verrais quelque chose, et j’ai vu que derrière il n’y avait rien à voir mais qu’il pleuvait aussi. J’ai tourné à droite, parce qu’il y a une force qui m’empêche souvent de faire demi-tour, pas toujours mais souvent, j’ai tourné à droite sous la pluie et là vraiment il n’y avait personne et il n’y avait rien. Au bout de la droite, quand même, enfin, à l’angle du parking-immeuble il y avait une avenue pour les voitures, une quatre voies, ça pouvait peut-être servir de point de repère, surtout que je me suis rendu qu’elle était parallèle à la voie de chemin de fer, juste de l’autre côté. J’ai longé l’avenue sur la droite encore, à force c’était quand même une manière de faire demi-tour mais sans avoir l’air de faire demi-tour, et je me suis retrouvé en dessous d’une longue passerelle couverte, qui traversait l’avenue et même la voie de chemin de fer derrière. C’était un moyen de passer de l’autre côté. Parce que vous avez compris que depuis quelque temps déjà je nourrissais le soupçon que je n’aurais pas dû prendre la sortie de droite, à la gare, mais plutôt celle de gauche. Avisant un escalator qui descendait de la passerelle, j’ai pris l’escalier qui, lui, montait aussi bien qu’il aurait descendu le cas échéant.
Honnêtement cette passerelle était un havre de paix. Peut-être même que l’idée de m’installer là, d’une manière plus ou moins définitive, m’a traversé l’esprit. Une fraction de seconde. Car il fallait que j’aille de l’autre côté, et elle était longue, cette passerelle couverte, avec son linoléum marron, un vrai délice. On pouvait marcher à grands pas, là-dedans, là-dessus, d’un air dégagé. Arrivé au bout, j’ai vu que je n’y étais pas : après un étranglement qui obligeait à bifurquer légèrement vers la droite il y avait une autre passerelle, ou était-ce la même encore, qui permettait de poursuivre la traversée, un vrai bonheur. D’autant que de l’autre côté, peut-être, pourquoi pas, j’allais me retrouver quelque part !
Je suis arrivé au bout de la passerelle. Un escalier large et arrondi, un peu solennel, permettait d’atteindre le sol. On était dehors de nouveau, il pleuvait toujours, j’étais au centre d’une place demi-ronde, une autre bien sûr, mais demi-ronde aussi, sauf qu’il y avait moins de directions, et moins de gens que tout à l’heure, tout à l’heure sur l’autre place demi-ronde. Il était clair que j’étais encore moins quelque part que tout à l’heure. Ça se sentait. Peut-être que pour sortir de la gare, c’était bien la sortie de droite qu’il fallait prendre, celle que j’avais prise. J’ai voulu demander mon chemin, et comme je pensais remonter l’escalier solennel pour retraverser la passerelle, un peu de bonheur en perspective, j’ai demandé mon chemin à une jeune femme, décidément les gens sont des femmes, et elles sont jeunes. Elle savait où elle allait elle aussi et même où j’allais, bien mieux que moi en tout cas, et en effet il fallait que je retraverse la passerelle. Alors j’ai retraversé la passerelle, au milieu il y avait des jeunes gars qui entraînaient leur chien à mordre, je comprenais leur bonheur. J’ai bifurqué vers la gauche cette fois au niveau de l’étranglement, forcément, attendez, non, c’était encore vers la droite, ne me demandez pas pourquoi, j’ai bifurqué pour continuer sur l’autre passerelle qui était peut-être la même. Et puis au moment où j’allais arriver au bout, je me suis dit que ce serait trop bête de redescendre par où j’étais monté, surtout qu’il y avait une autre descente, abritée celle-là. Je suis descendu par ce nouveau chemin, l’audace au cœur, et je me suis retrouvé dans un vaste couloir souterrain, et maintenant que vous me le demandez eh bien oui, vous avez sans doute raison : c’était sûrement le tunnel pour sortir de la gare, avec ses deux sorties opposées. Je suis en effet sorti par où j’étais sorti d’abord et je me suis retrouvé sur la même place demi-ronde, la première, que je préférais à l’autre maintenant, elle avait pris quelque chose comme un caractère familier, je reconnaissais le marchand de sushis que j’avais à peine remarqué la première fois.
C’était là que j’avais demandé mon chemin la première fois, et de nouveau j’ai demandé mon chemin, à un jeune homme cette fois, car il n’y a quand même pas que des jeunes femmes même si elles sont largement majoritaires ; il n’y avait d’ailleurs aucune raison particulière à ce que je demande mon chemin à un jeune homme plutôt qu’à une jeune femme, si ce n’est qu’il était le plus proche de moi à ce moment, d’ailleurs quand il a commencé à me répondre et que la jeune femme qui l’accompagnait, car il y en avait une, l’a devancé pour m’indiquer ma direction, qui n’était pas celle de tout à l’heure, ce qui s’expliquait d’autant mieux que je n’avais pas demandé la même chose, j’ai immédiatement pris la direction indiquée par cette nouvelle jeune femme ; il s’agissait de marcher dans une de ces rues qui n’en sont pas vraiment, je trouvais cela étrange de marcher là mais je n’étais pas le seul, d’autres personnes y marchaient aussi, sur le sol inondé, notamment le jeune couple qui m’avait renseigné, c’était encourageant, d’ailleurs en effet à un moment j’ai vu la croix verte d’une pharmacie qui clignotait au-dessus d’un feu tricolore, car il y avait un carrefour, et cette fois c’était bon signe.
 


Commentaires

au carrefour des emmêlements, les pinceaux s'activent...
Commentaire n°1 posté par Dominique Hasselmann le 14/09/2013 à 19h16
Et après il a fallu les laisser sécher.
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h41
Attendez-moi, je vous suis....
Commentaire n°2 posté par Michèle le 14/09/2013 à 19h42
Risque-tout !
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h41
Je t'avais dit à gauche !
Commentaire n°3 posté par tor-ups le 14/09/2013 à 21h10
Tu n'avais rien dit ! (d'ailleurs finalement c'était à droite)
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h42
Et tout s'éclaire : voilà pourquoi je ne t'ai pas vu cet après-midi : tu étais retenu ailleurs !
Commentaire n°4 posté par L'employée aux écritures le 14/09/2013 à 21h48
Et même très retenu. C'était bien, la Fête ?
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h43
Vous avez bien fait de prendre à droite de la sortie de gauche, évitant ainsi de vous fouvoyer dans la sortie droite du parking. Bien joué.
Commentaire n°5 posté par AppAs le 15/09/2013 à 02h39
J'ai fait fort, j'en ai conscience.
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h44
On dirait...la gare Montparnasse.
Commentaire n°6 posté par Lza le 15/09/2013 à 09h45
Oh la la, c'est bien pire. Quand on sort de la gare Montparnasse, au moins, on est dans une ville.
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h45
Ca c'est du ANNOCQUE pur, que j'adore!
Commentaire n°7 posté par Ambre le 17/09/2013 à 18h02
Ça me donne envie de me relire, tiens !
Réponse de PhA le 17/09/2013 à 19h04

samedi 7 septembre 2013

Faillir être flingué : l’échappée Minard


J’ai beau faire (enfin, surtout beau dire et écrire), ma liberté est quand même imparfaite. Notamment, je dois bien le reconnaître, celle du lecteur en moi. Si je le laissais faire, celui-là, il risquerait bien de se professionnaliser, encouragé de part et d’autre par les deux métiers de ses autres lui-même. Et voilà qu’en vous écrivant ceci d’un coup je le vois en cheval, mon moi lecteur, un cheval qui voudrait bien rester entier (pas un hongre, donc), un cheval avec des rêves de prairie plein la crinière parce que là, figurez-vous à l’instant que je viens de terminer Faillir être flingué, le dernier roman de Céline Minard. Nom d’un chien, quel plaisir ! Je vous le dis comme je le sens.
http://www.lekti-ecriture.com/blogs/alamblog/public/.CM2011Al_s.jpg 
Bon, je ne suis pas tellement surpris parce que ce n’est pas mon premier Minard ni mon premier plaisir, mais celui-là c’est du tout frais ; le bouquin je l’ai là, juste à côté de moi, il respire encore. Alors donc c’est un western, hein, vous le saviez déjà, ou vous l’aviez deviné, et vous savez aussi combien Céline Minard aime jouer avec les genres et les codes, vous vous rappelez, par exemple, comment toute petite encore elle se jouait déjà délicieusement du roman de science-fiction et du conte philosophique façon dix-huitième siècle dans la Manadologie, ou comment elle faisait dans Bastard battle d’un récit aux allures faussement médiévales jusque dans la réinvention de la langue une sorte de remake des Sept mercenaires – déjà un western donc – mais qui n’oubliait pas non plus son origine nippone et artistiquement martiale (qu’est-ce que j’ai pu japper en bondissant sur mon lit en lisant celui-là !).
C’était à chaque fois une littérature magnifique, dans sa langue aussi, mais peut-être écrite principalement pour moi ; quelque chose dont il était difficile de rendre compte avec les quelques mots de la critique littéraire habituelle et qui pouvait dérouter le lecteur amateur de sentiers balisés. Dans Faillir être flingué, inutile de baliser des sentiers qui n’existent pas encore puisque le décor principal est une nature immense et vierge, magique comme dans certains passages de So long Luise ; mais cette fois-ci, je sens bien que je ne suis pas le seul invité. Car je défie tout lecteur humain de ne pas être emballé par cette magnifique cavalcade, ces aventures où chaque personnage est principal (et pourtant il y en a un paquet), où chaque événement prend la force du mythe. Et en même temps le langage (Céline Minard fait partie de ces auteurs qui en font ce qu’ils en veulent : j’ai parlé de Bastard battle mais j’aurais pu aussi évoquer Olimpia), le langage retrouve une sorte de simplicité première qui rend la lecture du roman accessible même à un petit enfant. Et en réalité c’est bien l’enfant en moi qui piaffe de plaisir à cette lecture, je suis en le lisant le même gamin qu’au fond je n’ai jamais cessé d’être, et je suis tout épaté de m’y voir reconnu par un auteur dont je n’ai pas de mal à deviner par ailleurs la culture et l’intelligence littéraire, mais qui sait si bien me la faire oublier, ainsi que la mienne si j’en ai, en m’invitant à sa suite :
 
Gifford comprenait les traces qu’il voyait mais il ne se les expliquait pas. Depuis qu’elle s’était volatilisée du village d’Orage-Grondant, Eau-qui-court-sur-la-plaine lui laissait des fantômes de pistes qui le menaient parfois jusqu’à une de se ses caches. Quand c’était le cas, les signes qu’elle laissait étaient clairs et l’espace, plein de sa présence, avait cette qualité électrique qui lui était propre et qu’il reconnaissait toujours avec le même frisson épidermique. En lui permettant de la suivre de loin en loin, Eau-qui-court-sur-la-plaine lui disait qu’elle ne désirait pas pour l’instant de contact humain direct mais qu’elle ne voulait pas rompre le lien. Si elle l’avait voulu, elle aurait pu disparaître à ses yeux en un tournemain, Gifford le savait pertinemment. Il supposait que son retrait, plus marqué qu’à son habitude, était lié à des rites de deuil. Gifford savait pour l’avoir entendu dire dans certaines nations qu’il y avait un tabou très fort autour du corps humain mort et que, parfois, le fait d’avoir avoisiné un mourant ou cadavre exigeait des cérémonies de guérison à même de rétablir l’harmonie dans l’individu. Mais peut-être Eau-qui-court-sur-la-plaine était-elle tout simplement triste. Elle lui avait dit que les animaux sauvages, quand ils étaient touchés par une maladie, s’éloignaient de leurs congénères pour ne pas les contaminer. C’était une de leurs différences avec les animaux domestiques. Et c’était aussi une des raisons pour lesquelles il leur fallait beaucoup d’espace, ce qui supposait un rapport équilibré de la prédation et de la reproduction. Les bisons pouvaient circuler par milliers tant que les plaines restaient vastes. Les hommes pouvaient suivre les bisons tant que les troupeaux restaient nombreux. Si rien n’était fait pour empêcher la mort de se changer en volonté, la balle qui sortait du canon tuait à la fois le tireur et la proie. Gifford pensait qu’Eau-qui-court-sur-la-plaine ne l’avait pas assassiné en l’atteignant pour ne pas céder au désir qu’elle portait en elle et qui était peut-être celui d’une Force ou d’un Dieu. Eau-qui-court-sur-la-plaine avait attendu que se décantent les sentiments qui lui appartenaient et ceux qui s’étaient imposés à son cœur. Elle attendait peut-être encore. Il n’était pas exclu qu’un jour ou l’autre, elle le tue, Gifford le savait. Et d’une certaine façon, cette possibilité le réjouissait comme l’avait réjoui l’éclat de son couteau près de sa gorge le jour où elle l’avait épargné.
 
Céline Minard, Faillir être flingué, Rivages, 2013, p. 109-110.

http://cdn-premiere.ladmedia.fr/var/premiere/storage/images/media/images/faillir-etre-flingue-minard/69663679-1-fre-FR/Faillir-etre-flingue-Minard_w525.jpg

Commentaires

C'est très beau !
Commentaire n°1 posté par Anastasia le 07/09/2013 à 20h27
OUI !
Réponse de PhA le 07/09/2013 à 20h51
Je vais le lire !
Commentaire n°2 posté par Anastasia le 07/09/2013 à 20h55
Vous allez adorer. (J'espère : c'est ma réputation qui est en jeu, là.)
Réponse de PhA le 07/09/2013 à 21h04
Il faut que je le tente celui-là. Je n'en lis que du bien ! Belle critique...
Commentaire n°3 posté par Thyone le 10/09/2013 à 22h08
Que du plaisir !
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h37
Je viens de lire que ce livre est retenu dans la liste du Prix Femina.....
Commentaire n°4 posté par Michèle le 13/09/2013 à 11h16
Et du Wepler ! (J'ai un faible pour le Wepler, même s'il est moins vendeur.)
Réponse de PhA le 15/09/2013 à 19h40

lundi 2 septembre 2013

Mon jeune grand-père (12)

Le 22 janvier 19167 - Mes chers parents. (Décidément toutes ces cartes de janvier portent cette difficulté à passer l’an. C’étaient des années qui ne passaient pas. Sur cette carte-ci l’article « Le » aussi est surchargé par un autre « Le », bizarrement. On a l’impression qu’Edmond a été interrompu au moment d’écrire – même si bien sûr ça n’explique pas vraiment cette correction d’un Le par un autre.)
C’est la crise des colis en ce moment. Ils n’arrivent pas et la réserve commence à être épuisée, car Daussy ne reçoit rien non plus. Je n’ai reçu que le colis poste n° 17. Je me demande quelle peut bien être la raison car il y en a qui les reçoivent régulièrement. Comme correspondance, j’ai reçu les cartes de papa des 8.9.10.12 et la lettre de maman du 7. Il fait toujours très froid en ce moment, il gèle très fort. J’ai bien reçu une fois des macarons, mais il y a très longtemps, c’était le 18 août et je crois en avoir accusé réception. Je n’en trouve pas trace dans les cartes que j’ai déjà recopiées, pourtant il y en a du mois d’août. Mais peut-être cette carte s’est-elle glissée ailleurs : j’ai conservé le relatif désordre dans lequel j’ai retrouvé ces cartes et dont je suis peut-être moi-même responsable. Ou peut-être a-t-elle été perdue. J’ai transmis au capitaine les renseignements il remercie bien papa du dérangement. On n’en saura pas plus. Vous êtes bien gentils de me donner des nouvelles de tout le monde. Je remercie tous les amis de leur bon souvenir _ (Les phrases toutes faites s’imposent d’elle-même, signes à la fois qu’il n’y a rien à dire et que dire est tout ce que qu’il y a à faire. Ce sont souvent ces phrases, dans leur terrible banalité, qui m’émeuvent le plus : « Vous êtes bien gentils de me donner des nouvelles de tout le monde. » Même l’évidence mérite d’être dite. Vous êtes bien gentils de me dire que le monde existe encore.) Je ne suis pas toujours l’emploi du temps que je vous ai donné dans ma dernière carte, car il y a des moments où je n’ai pas le goût de travailler alors je lis ; la bibliothèque est très bien montée et on n’a que l’embarras du choix. Je vous ai dit que c’était D qui fait la cuisine. (« Ai dit » et « c’était » surchargent d’autres lettres que je ne peux pas reconnaître.) Ms il ne faut pas croire que je ne fais rien c’est moi qui suis chargé du chocolat, thé, boissons et c’est moi qui met la table. (Je rends hommage à l’orthographe de mon jeune grand-père en recopiant cette faute – car c’est la seule.) Je vous quitte mes chers parents en vous embrassant bien fort tous les 2 ainsi que Geneviève et Louis et toute la famille. Votre fils qui vs aime de tt son cœur EA

dimanche 1 septembre 2013

Dans mon oreille


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Que diriez-vous du polatouche ?


Le babiroussa a disparu. Il doit bien y en avoir encore quelques-uns dans les forêts malaises, mais plus aucun dans les requêtes menant à ces Hublots. Fort de sa notoriété, c’est lui qui durant des mois, que dis-je, des années, avait assuré le succès de ce blog. Jusqu’à ce que, malavisé peut-être, j’ai tenté de lui adjoindre le potamochère. Depuis lors, le babiroussa n’a cessé de se faire de plus en plus discret, jusqu’à disparaître tout à fait. Le potamochère, quant à lui, s’est fait attendre. Des années. Je me rappelle l’avoir vu de loin en loin d’abord puis de plus en plus fréquemment et voilà qu’à présent, à la faveur de l’été et profitant de l’absence du maître de ces lieux, il s’impose. Pas un jour en effet sans qu’un chasseur de potamochères ne le suive jusqu’ici. A croire que c’est le seul animal de la création. La faune est riche, pourtant, derrière ces hublots. Et personne pour débusquer le coendou, surprendre le douroucouli, pêcher l’arapaïma ou même l’amphioxe lancéolé – ils y sont pourtant. Il n’y en a que pour les cochons sauvages. Car le potamochère, comme vous ne l’ignorez pas, est un suidé, au même titre que le babiroussa. Nul doute que si je me résolvais à écrire un billet sur le sanglier, le phacochère ou même l’hylochère, je verrais exploser les statistiques de ces hublots. (Par sur le pécari à collier, non. Le pécari n’est pas un suidé, mais bien un tayassuidé. Ne confondons pas.) Mais ces Hublots ne sont pas un blog cochon. Il est temps de passer à autre chose. Que diriez-vous du polatouche ?
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEju0ho_GhS5KFF75e8BUPI6pLJYn40BrMC-Ep2afOik4coqwOT5NPvN2b0pUKsm8Xtnmeedb3DtwReHGF-fMj9pK445jQ-kbzcnDqEJo9zT3wZ8_81zsD1Whq1AwplG9puJD5VQ8FVpYXS9/s640/Wiki-ezomomonga1.jpeg

vendredi 30 août 2013

tout ce qui ressort


Une telle mer pourrait, en se retirant, nettoyer mon vomi, mais ce n’est pas gagné aujourd’hui, les vagues atteignent à peine les dalots, et pourtant il roule, à présent : juste assez pour raviver la nausée, le roulis, oui, je n’arrive pas à m’y faire, aaaaoaoagh, nooon, splash ! spasme monstrueux, mais décevant en termes de résultat, juste ce truc incolore, mon diaphragme ou dieu sait quoi me fait hurler de douleur à chaque fois, rien qu’au toucher, ça me fait mal, qui plus est. Il faudrait que je bouge, que j’aille gerber par-dessus la lisse, c’est le minimum que je puisse faire, allez, une dernière gerbe et je pourrais redescendre, dormir, ou m’allonger tout simplement, même si je viens juste de me lever, alors descendons, peu importe si je marche sur le vomi, sur mon propre dégueulis, en travers du passage, sur la marche, il devrait y avoir un terme marin pour ça, avec cette corde qui pour je ne sais quelle raison pend mollement en travers de la porte, mais non, retour à la case départ, sur le pont, accroché à la lisse, dure et froide, en acier noir et rouillé, dégageant cette odeur de métal corrodé par l’eau de mer qui, mélangée à celle du diesel, rappelle cette odeur particulière à un bateau, celle que j’avais, la toute première fois, associée à la nausée et au mal de mer lors de ma traversée jusqu’aux îles Scilly. Enfin il me semble, j’associe cette odeur à celle de l’acier corrodé par l’eau de mer, mais peut-être qu’elle n’a pas d’odeur, cette action chimique, j’en sais rien, comment pourrais-je le savoir, j’étais… la dernière fois, aaaaahh ! Pas si pire, cette fois, non, torturé comme je le suis par les spasmes, je m’accroche toujours aussi désespérément à la lisse, finalement, ce n’est pas vrai ce que les gens disent, plutôt mourir que d’avoir le mal de mer, non, ce n’est pas vrai. Bon, ça suffit. Je descends – oh, voilà qu’il tangue à. présent, alors qu’il fend cette grosse mer, cette haute mer déchaînée, alors que la bande de terre verte n’est plus qu’une ligne grise à l’horizon, ah, descends, pose-toi, repose-toi, repos.
 
 
 
Vert . . . . . vert . . . . . vert, la pute en vert . . . . . pute en vert, pute en vert . . . . . Ce doit être . .  Non . . trop douloureux, impossible d’y revenir . . . . . Il le faut. . . . . . . . . Je l’avais ramassée dans un pub, j’avais fait tout le chemin jusqu à ma banque pendant ma pause déjeuner pour retirer un peu d’argent . . J’étais retourné au pub . . . . . Sordide ! . . Elle portait une sorte de béret vert et un haut vert, le l’ai rencontrée dans ce pub et l’ai ramenée à ma piaule, après, en début d’après-midi, et elle avait voulu que j’allume le chauffage et . . . . . . . .  J’étais au plus bas à cette époque. . . Je me cherche des excuses, mais en même temps, personne n’en saura jamais rien . . . . . sauf Terry, j’ai éprouvé le besoin d’en parler à quelqu’un, quelqu’un qui savait à quel point j’étais tombé dans le fond. . . Alors j’ai allumé le chauffage, elle s’est déshabillée, ne gardant que son pull et elle restée plantée là, frissonnante, dos tourné, le cul à l’air devant le chauffage pendant que je me déshabillais . . . et j’ai . . j’ai pas . . . . . . . . pu . . . . . . . .bander . . . . . . . Quel rapport ? A quoi bon revenir sur un événement aussi douloureux ? . . . . . Je savais que ça pouvait m’arriver un jour, je savais que ce n’était pas la chose à faire, mais finalement, mon corps n’a fait qu’exprimer mon état, oh, ça ne veut pas dire qu’il n’a pas eu quelques velléités, qu’une certaine turgescence n’a pas augmenté son volume habituel, car gonflement il y a bien eu, assez flasque certes, mais il a refusé de se dresser davantage, rendant impossible toute pénétration, oui, mais ce n’est pas tout à fait juste, car pénétration il y a bien eu, une fois, ou deux peut-être, mais mes tentatives d’établir un mouvement régulier se sont soldées par un dérapage non contrôlé, suivi d'une expulsion et d’une absence totale de plaisir, pendant ce temps, elle insistait pour en finir et se tirer au plus vite car elle n’aimait pas faire ça chez les autres, et elle n’arrêtait pas de me dire, Alors, on le tire ce coup. . . . . . . . . Et j’ai pas pu. Et ses pieds, ses pieds sales qui avaient souillé mes draps, je l’ai remarqué tout de suite après, et tout de suite après, je les ai retournés car c’était pas le jour de la lessive. . . . . . Tout en voulant se tirer au plus vite, elle a tout de même fait preuve d’un certain professionnalisme, a tenu à m’en donner pour mes . . deux livres, il me semble, elle s’est donc mise à travailler mon membre flasque à la main jusqu’à ce que le bout du préservatif fourni par ses soins s’emplisse d’un liquide opaque. . . Je n’ai pas pris beaucoup de plaisir, je m’en souviens, de toute évidence, étant donné les circonstances. . . . . . Ensuite elle a enfilé ses vêtements sur sa petite carcasse crasseuse. . . . . . . . Ah, ça fait du bien d’évacuer toute cette histoire ! Ça fait longtemps que je m’interdisais de penser à la pute en vert, depuis que Terry avait remarqué l’affaissement de ma paupière, peut-être, depuis qu’il m'a fait remarquer le tressautement, ça fait un an à présent, je touchais le fond à cette époque, et ça s’est pas arrangé par la suite, mais j’ai plus jamais essayé ça, par peur d’un autre échec peut-être, non, sûrement parce que je sais que ce n’est pas une solution, je le savais avant même d’essayer, mais maintenant j’en suis sûr, j’en suis convaincu, c’est une histoire tellement banale, tellement commune, après Daedalus, mais il faut du temps pour apprendre, tellement de temps ! Ah. . .
 
B. S. Johnson, Chalut, Quidam éditeur 2007, p. 169-171.
 
Tout ce qui ressort de la mer, du ventre et de la mémoire. Et par le hublot droit, en bas à droite de ce blog, bien d'autres extraits de B. S. Johnson.
 
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lundi 26 août 2013

absolument maréchal


Comme c’est la rentrée littéraire, je pourrais parler d’un livre de la rentrée littéraire, et par exemple je pourrais parler du Maréchal absolu, de Pierre Jourde, puisque c’est un livre de la rentrée littéraire, hélas vous risquez de ne pas le trouver parmi les livres parus à la rentrée littéraire car il est paru à une autre rentrée littéraire, il y a déjà un an à présent et comme vous le savez, chaque rentrée littéraire prend la place de la précédente rentrée littéraire, sans compter qu’il y en a au moins deux par an, des rentrées littéraires, il vaut donc mieux oublier la rentrée littéraire sans oublier pour autant les livres de la rentrée littéraire qui en valent la peine.
Donc, le Maréchal absolu. Parce que quand il est paru c’était la rentrée, la mienne aussi comme la vôtre sûrement, et du coup je n’avais pas bien le temps de lire, surtout un gros bouquin de plus de 700 pages. Alors je l’ai gardé pour plus tard, quand j’aurais bien le temps, parce qu’on lit bien mieux, quand on a bien le temps. Je suis parti en vacances avec, je l’ai lu à la mi-juillet. J’ai pas mal lu encore, ensuite, depuis que je l’ai fini. Par exemple j’ai relu A l’ombre des jeunes filles en fleurs, et une bonne partie des Mémoires de Casanova, et puis des moins gros aussi. Souvent, quand elles ont été suivies par quelques lectures marquantes, celles qui le sont moins commencent à donner des signes d’effacement. Je parle pour moi, bien sûr. Parfois je suis surpris et un peu déçu de voir que tel livre qui m’avait plutôt emballé sur le coup ne le tient pas bien, le coup, dans ma mémoire. Bon, ça ne veut pas forcément dire grand-chose non plus : il y a des lectures qui laissent moins de prises à la mémoire que d’autres pour des raisons qui ne tiennent pas forcément à la qualité. Mais en tout cas, quand je repense au Maréchal absolu, je sens quelque chose comme une persistance, rétinienne je ne sais pas, mais en tout cas c’est toujours là.
Il faut dire qu’il y a beaucoup pour me plaire, dans ce Maréchal absolu. D’abord (enfin, d’abord, c’est une façon de parler ; d’abord pour moi là au moment où j’écris, quoi), il y a la manière dont ce livre s’inscrit dans le genre romanesque. Il y a des romans, on les lit, on sait pas trop pourquoi ce sont des romans. On a l’impression que l’auteur ne sait pas vraiment ce qu’il fait. Là, au moins, le roman se justifie de l’intérieur. Dans le Maréchal absolu, la fiction n’est pas seulement une donnée du genre, c’est aussi un sujet. Le Maréchal, dictateur prolongé de la protéiforme Hyrcasie, est lui-même une fiction. Non qu’il n’existe pas, mais à se réduire au fil des années à une image, elle-même incarnée, sécurité oblige, par une armée de sosies, il est en pleine déréalité. Son sosie principal a presque plus d’existence que lui. D’où aussi, bien sûr (et là il est évident que Pierre Jourde a écrit ce roman spécialement pour moi, même si bon prince comme je suis je suis prêt à partager avec vous), un doute sur l’identité du protagoniste, d’abord dans la narration elle-même, puis dans la façon dont le maréchal finit. J’aime beaucoup la fin, d’ailleurs, ou la dernière partie, si vous voulez. Mais le roman entier n’est qu’une longue fin, une fin qui n’en finit pas mais quand même si.
Je vais quand même vous mettre un extrait, même si un extrait bien sûr c’est comme vous donner la photo d’un auriculaire et s’étonner que vous ne reconnaissiez pas au premier coup d’œil son propriétaire. Donc, un extrait, pas trop long non plus, c’est quand même moi qui tape, pris comme ça, au hasard, enfin plutôt vers la fin mais au hasard quand même, voilà, page 609, par exemple, c’est une fin de chapitre, c’est son vieux serviteur qui parle, qui s’est pris pour un écrivain autrefois avant de se voir chargé de sa légende, de sa fiction encore ; bref une scène de retrouvailles, quoi :
« Il était là, en effet, debout entre les murs qui le contenaient à grand-peine. Le couloir paraît infini, au milieu duquel il se tient. La masse de son corps immémorial diffracte un froid glacial. Si bien qu’il est impossible de bouger, d’esquisser un geste, de desserrer les lèvres. L’espace accourt à lui, se courbe, est dévoré comme aux alentours de ses incongruités cosmiques à la densité infinie. Et puis, tout de même, dans un craquement arthritique, on parvient à effectuer trois pas vers l’apparition. Lorsqu’on avance, paradoxalement, elle semble rapetisser. Plus on se rapproche, plus le Maréchal vieillit, se ratatine. L’imposante masse d’antan est devenue un vieillard voûté, au visage estompé comme celui des statues usées par la pluie, et c’est devant l’effigie de n’importe qui qu’on tremble encore un peu, par réflexe.
Mais sa voix résonne, et elle résonne encore, bien des années après, jusque dans la rumeur télévisuelle de ce manoir urinaire : Depuis combien de siècles, vieux Manfred, ne m’as-tu pas massé ? »
Voilà. Quoi ? Oui c’est vrai, je n’ai pas parlé de la figure du monstre, un quasi-ogre ici, j’aurais pu, d’autant qu’elle traverse l’œuvre de Jourde, rappelez-vous la Cantatrice avariée, par exemple. Mais il y a longtemps que je ne prétends plus parler vraiment d’un livre, vain projet ; juste de ma lecture, l’histoire d’un instant. Rien de panoramique dans ce billet donc, d’ailleurs il y aurait bien trop à dire rien qu’à propos de la narration, sans parler du traitement des personnages, ou de l’ancrage du récit dans le temps ; d’ailleurs non : ce n’est pas encore la rentrée, des classes je veux dire. Alors si vous voulez que j’insiste encore sur un point ce serait sûrement sur l’effacement, celui du personnage et celui de la légende, qu’est-ce qui était vrai là-dedans, et puis le vieux bonhomme dans la barque, voilà.
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Commentaires

J'ai la chance, est-ce vraiment une chance, d'avoir le temps (c'est ainsi quand on n'en a plus beaucoup)... Si bien que ma lecture du Maréchal a coïncidé avec la rentrée littéraire. Oh! Oui! Comme il persiste....
Commentaire n°1 posté par Michèle le 26/08/2013 à 10h02
Mais oui c'est une chance.
Une livre d'une ambition énorme. Dommage qu'il soit paru à une époque qui en manque.
Réponse de PhA le 28/08/2013 à 18h28
jolie qualification des citations ou extraits
n'empêche que là, avec ce qui l'entoure, le désir m'est venu de lire ce maréchal absolu
Commentaire n°2 posté par brigitte Celerier le 26/08/2013 à 11h39
Formidable. (C'est vraiment un grand texte.)
Réponse de PhA le 28/08/2013 à 09h54

vendredi 23 août 2013

(ne pas) limiter un être à l’accident de sa naissance


DIMANCHE 20 NOVEMBRE
 
Ecoute… suppose que l’histoire commence ainsi : le cousin de Sarah est retardé de deux heures en plein milieu de son voyage… bloqué dans la ville où lui et Sarah sont nés… bloqué à l’aéroport… de nombreuses années après l’affreuse guerre qui a si profondément marqué les cousins quand ils étaient enfants… oui, suppose… cela lui donnerait le temps de penser… le temps de se préparer pour les retrouvailles en terre promise après des années de séparation… ça fait trente-cinq ans que les deux cousins ne se sont pas vus… oui, suppose… puis, quand aura pris fin le combat avec les mots, je me retirerai pour regarder les mensonges s’installer et donner forme à une vérité, ignoblement obtenue de haute lutte, en surface du papier
 
 
Voici comme je vois cette histoire… ses grandes lignes… sa géographie. D’un côté, une terre de fausse représentation où le cousin de Sarah vit depuis trente-cinq ans. De l’autre, une terre de fausses promesses, un morceau de désert plein de mirages, où Sarah vit son propre exil depuis le même nombre d’années. Et, entre les deux, comme mis entre parenthèses, le pays où les deux cousins sont nés et où s’est commise une impardonnable atrocité durant la guerre. Cet endroit restera encre crochets. Il se profilera à jamais au plus profond du passé des cousins. Après la guerre ils sont partis. Lui vers l’ouest, Sarah vers l’est.
 
 
Faut-il donner un nom à ce cousin ? Un nom, c’est si encombrant, si réductif. Ça limite un être à l’accident de sa naissance, ça lui impose une identité civique. Peut-être que pour l’instant on peut simplement dire le cousin de Sarah. Oui, c’est ça, LE COUSIN DE SARAH. Même si plus tard, son nom à elle aussi, il faudra l’effacer.
 
Raymond Federman, A qui de droit, Al dante, 2006, p. 11-12.
 
Voilà, c’est le début d’A qui de droit. Ce qu’il y a de bien avec les écrivains, c’est que même quand ils sont morts il nous reste des livres d’eux qu’on n’a pas encore lus, et que même quand on les a tous lus on pourra toujours les relire, ce sera forcément autre chose. Là quand c’est moi qui le lis forcément je réagis à « Un nom… ça limite un être à l’accident de sa naissance », et puis aussi comme en fait je ne le commence pas vraiment, ce livre, il y a parfois un peu de différé sur ce blog et en fait je l’ai déjà terminé, il y a aussi « regarder les mensonges s’installer et donner forme à une vérité » parce que ce matin j’ai ouvert Chalut de BS Johnson, et vous savez comme lui aussi se pose aussi (avec des réponses différentes) la question du mensonge dans l’écriture, ou bien peut-être que vous ne le savez pas, peut-être qu’il vous reste tout BS Johnson et tout Federman à découvrir, sacrés veinards que vous êtes*.
 
* Auquel cas vous pouvez regarder en bas à droite, par le hublot droit, et cliquer au hasard sur tous les liens Federman et Johnson pour vous mettre en appétit.
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEjDf6v0iTuzcwywtTSINIFh7AXjvaSdRnMtdLCehoVvk9hEgvpLVYRSCksqaffO8IC2QCSsLZvZKNbL5QDJ3rtCcITvMG8sbh4l7bjrN2oR1fJLFeOCy2RWNjuO5B4TmuJzo2LXFZpvtNs/s400/federmanperso.jpg

mercredi 21 août 2013

une rencontre

Le troisième jour, vers la fin de la fête, une heure avant le jour, fatigué, je quitte l’orchestre de but en blanc pour me retirer, quand en descendant l’escalier je remarque un sénateur en robe rouge qui allait monter dans sa gondole, et qui, en tirant son mouchoir de sa poche, laisse tomber une lettre. Je la ramasse en toute hâte, et rejoignant ce seigneur au moment où il descendait les degrés, je la lui remets. Il la prend en me remerciant et me demande où je demeurais. Je le lui dis, et il m’oblige à monter dans sa gondole, voulant absolument me mettre chez moi. J’accepte avec reconnaissance et je me place sur la banquette à côté de lui. (…)
Ce M. de Bragadin était célèbre dans Venise tant par son éloquence, ses grands talents comme homme d’État, que par les aventures galantes qui avaient signalé sa bruyante jeunesse. Il avait fait des folies pour des femmes, et plus d’une beauté en avait fait pour lui. Il avait beaucoup joué et beaucoup perdu, et son frère était son plus cruel ennemi, parce qu’il s’était infatué de l’idée qu’il avait voulu l’empoisonner. Il l’avait accusé de ce crime au conseil des Dix qui, huit mois après et à la suite d’une profonde investigation, le déclara innocent à l’unanimité ; mais cette éclatante réparation ne fit point revenir son frère de ses préventions. Cet innocent opprimé par un frère injuste qui lui ravissait la moitié de son revenu, vivait en aimable philosophe au sein de l’amitié. Il avait deux amis affectionnés, ceux qui étaient près de lui : l’un était de la famille Dandolo, l’autre de celle de Barbaro, tous les deux honnêtes et aimables comme lui. M. Bragadin était beau, savant, facétieux et du caractère le plus doux ; il n’avait alors que cinquante ans.
 
Casanova, Mémoires.
 
Deux promenades se croisent, l’une de lignes noir sur blanc, l’autre de canaux et de ruelles. Au coin de l’une d’elles, une rencontre.

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Commentaires

J'ai lu et relu ces Mémoires. J'ai adoré cette écriture si lumineuse et si fluide qu'on reconnaît dès les premières lignes. Mais je n'ai pas eu la chance de me promener à la rencontre de Casanova dans les rues de Venise (je cherchais plutôt Aschenbach). Vous me donnez l'envie d'y retourner.
Commentaire n°1 posté par Michèle le 22/08/2013 à 08h26
Casanova, Aschenbach, la vie, la mort.
Réponse de PhA le 23/08/2013 à 11h25
Je n'y avais pas pensé mais comme vous avez raison. Des lectures qui correspondent à des périodes précises pour moi.
Pour l'anecdote : mon plaisir de lire ces Mémoires était accru par l'édition que je tenais en main : une édition très belle de 1843, complète, en quatre volumes, trouvée par hasard chez un démolisseur de maisons. Les Mémoires avaient été abandonnés - avec tant d'autres livres - à la cave. J'ai tout récupéré pour une somme dérisoire.
Commentaire n°2 posté par Michèle le 23/08/2013 à 12h38
Les démolisseurs de maisons. Il y a des livres qui ont une histoire avant même qu'on les ouvre.
Réponse de PhA le 25/08/2013 à 13h54

lundi 19 août 2013

Le livre est le lieu de la ressemblance.

Dans le miroir nous ne connaissons pas.
C’est le miroir qui est dans le grain.
Mieux vaut être sauvage qu’aveugle.
S’il n’y a pas de buée sur le miroir, c’est la mort.
La mort est invisiblement visible dans le miroir.
 
Le livre est le lieu de la ressemblance.
Même si le livre ne ressemble pas au livre, il est la ressemblance.
Nous ressemblons à ce que nous lisons dans le livre. Même si ce que nous lisons est exécrable. Notre visage alors se tord & marque sa répugnance. Nous effaçons le livre de notre visage, nous nous écartons de la ressemblance.
 
Claude Chambard, Carnet des morts, éditions Le Bleu du Ciel, 2011, p. 37-38.
 
Et deux beaux articles d’Eric Bonnargent et Anne-Françoise Kavauvea.
https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEiQs2uHpyIIUBcnP9iQomzdMi8Tk4gT28RW0BFGbZCP3FRDfIsIqPhgUgGpWUTSxzELWfHZqTeVipuw0QRRvKIsgh37-_GsSQRbhKY7eLoV14a0XaEJULjQ7fDPWsww1xslhVnE1KlZ7QI/s1600/Chambard.jpg 
(Et pour la couverture, bien sûr, François Matton.)


Commentaires

Nous ressemblons nécessairement à nos lectures par la part ( aussi infine soit-elle ) du vécu de chacun dans n'importe quelle oeuvre. ( un peu confus mais je me comprends ) 
Commentaire n°1 posté par Thyone le 19/08/2013 à 20h46
Le lecteur est l'auteur de sa lecture.
Réponse de PhA le 20/08/2013 à 11h02

vendredi 12 juillet 2013

mourir au pluriel


Il se leva, enfila les vêtements qu’il avait portés quelques instants plus tôt et sortit sur le balcon.
Au-dessus de la falaise, à l’ouest, une petite tache attira son attention. Elle était vaguement nimbée de lumière ; la suivait un fin et brumeux sillage…
Il regarda la tache grossir, s’imagina sur la Grand-Tour
/ se retrouva de nouveau sur la plate-forme aux couleurs vives ; le drapeau claquait dans les airs. Le missile traversa les toits en contrebas et s’abîma dans la tour que Sessine venait de quitter. La tour entra en éruption ; le balcon vomissait des flammes blanc-jaune, déchirant les murs et faisant sauter le toit : une nuée de tuiles envahit le ciel, semblable à une horde d’oiseaux effarés.
Tout droit dans les fenêtres du balcon. Sessine se sentit à la fois impressionné et déprimé.
Il ne vit ni n’entendit ce qui le frappa par-derrière – n’aperçut qu’une lueur aveuglante et sentit le souffle de l’explosion.
 
Il se réveilla dans un lit, seul, un beau matin de printemps, selon les apparences. Il resta couché une seconde puis s’imagina au sommet de la Grand-Tour
/ le premier missile sous ses yeux traversa la falaise, à l’ouest. Il se retourna et vit le second arriver de l’est ; il avançait très vite, à sa hauteur. Il se souvint de la sensation qu’il avait eue en entendant les détonations dans le tank et se plaqua au sol pour voir ce qui allait se passer. Il imagina la vue en contrebas du château,
/ puis d’une tour qui donnait sur la falaise, au sud,
/ puis du nord,
/ puis des communs autour des grandes portes est,
/ puis de petites collines qui se trouvaient assez loin du château.
Le bâtiment dans son entier fut secoué de tremblements et disparut dans une retentissante série d’explosions, crachant des langues de lumière, des moellons et des poutres haut dans le ciel, noir parmi les flammes.
– Sessine ?
Il se retourna. Devant lui, l’image de sa femme sur le chemin, aussi ravissante qu’au jour de leur première rencontre. Elle ne me jamais appelé
Elle bondit sur lui, un collet de fil de fer à la main, avant même qu’il ait pu réagir, l’étreignant, l’étranglant avec une force surhumaine.
Il se réveilla dans le lit.Qu’est-ce que ça veut dire ? Que se passe-t-il ? Qui est – ?
Lueur à la fenêtre, quelque chose…
Imbécile !
Lumière partout.
 
Il se réveilla dans le lit.
Alandre, souffla la jeune femme de chambre, contre lui, la main tendue
/ il était sur le pont du yacht du clan, amarré, un soir, au large d’Istanbul ; les eaux du Bosphore luisaient, sombres ; les ponts jumeaux lançaient leurs arches dans le ciel. Son cœur martelait sa poitrine. Il jeta un bref coup d’œil alentour. Personne. Il leva les yeux. Quelque chose tombait du pont du chemin de fer… Il se mit à imaginer – puis de nouveau une lumière d’une brillance atomique, illuminant toute la ville…
 
Il se réveilla.
– Ala…
/ il était au lit, dans son appartement du quartier général du clan Aérospace, tour Atlantéenne.
Le docteur à son chevet le regarda – une physionomie vaguement familière, une expression de regret dans les yeux. Lui tira une balle juste entre les sourcils.
 
Il se réveilla.
– Al…
/ il se trouvait dans l’infirmerie de la forteresse du clan à Seattle. L’infirmière était penchée sur lui. Le couteau s’abattit malgré ses gémissements.
Et quelque chose en lui hurla : Sept !
Il se réveilla.
Il se trouvait dans une chambre d’hôtel, petite, clinquante et sordide. Les rideaux tirés, le plafonnier allumé. Il était assis. Son cœur battait fort contre ses côtes, son corps était baigné de sueur froide. Il supprima les faux symptômes physiques de son état de panique et commença à s’imaginer ailleurs… Mais il n’avait plus nulle part où aller. Et, ne sachant pas où il se trouvait, il finit par comprendre que cet endroit-là n’était pas pire qu’un autre.
 
Iain M. Banks, Efroyabl Ange 1, éditions l’œil d’or, 2013, p. 52-53, traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel.
 
Puisque Iain M. Banks a trouvé facétieux de quitter ce monde le surlendemain du jour où j’ai acheté ce livre, il était juste que ce passage s’impose à mes Hublots.
Pour savoir un peu plus à quoi ressemble cet étonnant roman, lisez donc ce qu’en dit Hugues Robert, de la librairie Charybde, sur Médiapart – et embarquez dans cet Efroyabl Ange 1.
 
Ce billet était juste une pause dans la pause, reprise derechef.



Commentaires

"On ne meurt qu'une fois..." Apparement, le personnage passe ses nuits à mourir. Que doit être sa réalité lorsqu'il est évéillé!
Commentaire n°1 posté par Lza le 13/07/2013 à 09h37
On meurt beaucoup dans ce roman mais pas tout le temps quand même. En fait j'ai choisi ce passage pour suggérer à l'auteur de repasser nous voir à l'occasion.
Réponse de PhA le 13/07/2013 à 20h54
Est-ce le nouveau roman de la sortie ? de la rentrée ? Quelle tisane ! Je n'y vois qu'une suite de clichés et de grossiertés narratives, boum boum pour lecteurs épuisés ? Le goût, je peux comprendre, le plaisir aussi, mais la littérature c'est autre chose que de faire monter et descendre le yoyo. Je ne te comprends pas, Philippe. [C'est aussi pour cela que je t'aime bien.] Je vais me remettre à la recette de la purée Mousseline, j'ai dû manquer quelque chose.
Commentaire n°2 posté par David Marsac le 13/07/2013 à 19h05
Pourkoi poz tu de sé kestion, peti ? il a kroasé.
Je cherch 1 ami, jluidi san perdr mon kalm.
Jö me sui retourné pour fèr fas a lénorm oizo noir & rouj. Javé ankor la brindiye dan mon bek.
Loizo a levé sa sèr. 3 grif levé & un bèsé.
Tu voi C troi grif ? ilmadi.
Oui (il valé miö resté dan la kript pour le moman, mè ké komansé a cherch la sorti & noubliè pa la bag avek le kod de révéye).
Ta 3 segond pour te manié le bek & rantré ché toi, espes de kloun, mö fè loizo rouj. Ta konpri ? Jkomans a konté : 3…
Mè jö cherch just un ami.
2…
Sé tunn fourmi. Jô cherch just unn ptit fourmi kétè mon ami.
1…
Merd, mè C koi le problem, ché vou ? Ilnia pa moyin davoir 1 pö de respé pour… (& la jö url, teleman jö suis an kolèr, & la brindiye me tonb du bek).
& la, la sèr du gro zoizo rouj se projèt an avan kom si sa foutu pat été téléskopik & fons ver ma tèt & lantour & mfè tourné avan kö jö puis fèr koiksö soi & jö mö san ékrazé kontr loizo métalik sur lekel jété perché & jö pas a travèr le batiman sur lekel jété  & a travèr la vil a travèr le sol & a travèr la tèr & plu ba ankor plu ba plu ba plu ba (…)
 
Même livre, p. 61-62.
Réponse de PhA le 13/07/2013 à 20h52
Ça ne marche pas mieux (ou je ne me prends plus qu'à moitié à tes pièges, Philippe !) il y a des modes ou des mouvements, en ce moment, de contestation de la norme et des codes, trop systématique pour faire sens ; je suis dérangé, pas troublé. C'est décoratif, la transposition rétablirait la pâleur du texte ; pas de profondeur, d'écriture irruption. Pourquoi pas ? Ça me rappelle Russell Hoban et Beauchemin, très sages dans leur genre, une fois décrypté le procédé. Dans le genre, si c'en est un, je signale le glauque et risqué Mouton de Richard Morgiève. Il est temps de partir en vrille dans la boîte crânienne.
Commentaire n°3 posté par David Marsac le 13/07/2013 à 21h58
Oui enfin ce n'est pas tout à fait en ce moment : 1994. Mais c'est vrai que ça peut faire penser à Hoban (même si le travail sur la phonétique n'est pas le même). Cela dit je ne trouve pas du tout Hoban sage, en tout cas dans Enigm Marcheur. Il faudra que je lise Mouton de Morgiève à l'occasion (j'ai lu Cheval mais c'est sûrement très différent). (En même temps, si on était d'accord sur tout, ce serait la mort, hein.)
Réponse de PhA le 13/07/2013 à 22h38
Bon déjà, j'ador votre dialogue David Marsac (les pieds dans la prose)/PhA.
Ensuite Philippe, j'aimerais entendre la comédienne Lyn Thibault (qui lit Effroyabl Ange 1) lire Liquide.
Admirable Liquide. Une jouissance de lecture. Dont je me suis imprégnée par bribes puis morceaux. Je vais le relire.
Puis une troisième fois, et j'essaierai d'en dire quelque chose.
Toujours pas obtenu Monsieur le Comte par mon libraire. Vais me résoudre à écrire à Quidam. Mais c'est bien que j'aie eu Liquide longtemps seul. Aujourd'hui, les autres (titres) peuvent venir.
Vais acheter Enigm Marcheur (touché un jour puis laissé sur étagère libraire). Mouton de Morgiève aussi. J'ador(e) Morgiève.
Commentaire n°4 posté par Michèle P le 16/07/2013 à 09h58
Merci ! (ça fait plaisir de trouver ce genre de commentaire de retour de vacances)
Réponse de PhA le 20/08/2013 à 11h05
@Michèle P.  J'ai pu, il y a un peu moins de deux ans, me procurer tous les livres de PhA. Mais, ceux que j'ai voulu offrir à des amis ensuite ne leur sont jamais parvenus à l'exception de Monsieur le Comte.
D'une manière plus générale, actuellement, la bibliothécaire de ma petite ville qui doit, pour ses commandes, passer par une librairie de la capitale de région, ne parvient pas à obtenir les livres des éditions Quidam.
Passer par l'éditeur est effectivement la seule solution. C'est pourquoi je vous l'avais suggéré. Bonne lecture!
Commentaire n°5 posté par Michèle le 18/07/2013 à 09h23

lundi 1 juillet 2013

impossible entendu


41
 
 
il fait gris. d’un grand gris de canard. d’un froid de loup. gris. le ciel est gris. est tout près d’être gris. gris et fermé. l’automne est tout près. l’automne avec le jour qui recule. le jour qui s’en va tôt à l’heure de l’apéro d’été. qui s’en va tôt dans un moins de lumière et de chaleur. qui s’en va tôt dans une ruine d’arbres roux. de mousses. d’écureuils. et de nuages froids comme des loups. j’aime ça. cette froideur de loup. cette avancée de la nuit de plus en plus grande dans le jour à pas de loup. ce grand frais qui rampe jour en jour dans le roux. cette face de la terre moins éclairée. cette face de la terre plus entrée dans ce froid de loup. le loup qui chasse le canard. la nuit noire qui chasse le jour de plus en plus court sur cette face de la terre. cette face de la terre de plus en plus dans l’ombre d’elle-même. cette face de la terre de plus en plus dans ce noir de canard à pas de loup. ce froid qui rampe avec la brume à ras sur la terre. ce raz qui rampe à brume froide et cette terre qui rentre dans l’ombre d’elle. le ciel est gris. le ciel est tout près. le ciel est tout près d’être gris. le ciel est ras la terre. le ciel est fait comme un rat la terre. la terre est faite d’ombre ras la terre. le ciel est fait. la terre est faite. l’ombre repousse. l’ombre repousse la lumière ras la terre. le raz d’ombre repousse la lumière à ras d’ombre ras la terre ( )
 
 
 
42
 
 
et c’est du silence
 
impossible entendu
à moins que
peut-être
 
 
 
&
 
 
 
 Fred Griot, book 0, éditions Dernier Télégramme, 2013, p. 56-57.



Commentaires

Bel extrait (j'aime beaucoup le ciel est tout près d'être gris). 
Commentaire n°1 posté par Didier da le 01/07/2013 à 18h28
C'est aussi un beau livre, avec de belles variations dans l'écriture.
Réponse de PhA le 01/07/2013 à 19h01
Très belle évocation d'un moment entre-deux.
Commentaire n°2 posté par Michèle le 01/07/2013 à 18h55
Et presque de saison.
Réponse de PhA le 01/07/2013 à 19h02
Un livre Babibel en quelque sorte. Quelle crèmerie ! Je préfère et recommande Nous, le Ciel de Rémy Checchetto, aux éditions de L'Attente, que vous connaissez. C'est autre chose. Donc meilleur. (J'ai dit.)
 
PS : de mousses.d'écureuis. et de nuages froids + ce qui suit et précède = cliché, rien à en tirer. On dirait du sur-TVinau. Je dis : non. Je veux de la poésie dans mes hublots, pas du Royco.
Commentaire n°3 posté par David Marsac le 02/07/2013 à 23h31
 
25
 
tu bosses et grenier bougre. taches de graisse noire en bas garage chiffon. et tout du dehors coule à flot brûlant par la porte hayon.
tu bouiffes à tout du dedan encore et graisse bouilles. tu tout encore. tu. tu bouilles à baisse ras la terre. tu pousses du genou plié. tu dedan lang à lang bouffe dans les champs raides ras la terre. tu campagnoles gaiement et farfouilles. tu dedan bouilles à graisse d’ours. tu ripes le grand bois par-dessus agenouille.
tu grouilles. ça qu’en faire à plus puis. eh ben dirait l’autre ça fait bien du charivari plus soif ça. tout ça. dis. ça brouille dans les greniers. ça encluse. ça débotte tout le jour sous l’cagniard et la sécheresse. ça marque à sec. ça sèche. les années de grand vent ça repougne même parfois à travers les champs.
tu trimes et tu dedan lang. avec parloche à jamais parlé. dediou. et encore dès fois que ça viendrait à rebibocher encore avec le grand touille qui touille là dedan à plus cri. alors tu trimes avec le grand fouille encore encore. à plus vivre. au bout.
 
 &
 
(Même auteur, même livre - mais page 37)
Réponse de PhA le 03/07/2013 à 08h28 
 
...Et par une trouée un rayon presque horizontal, qui traverse le paysage l'espace de quelques secondes et disparait...L'avons-nous rêvé?
Commentaire n°4 posté par Lza le 03/07/2013 à 09h25
Sûrement : il n'y a de vrai que ce que l'on rêve.
Réponse de PhA le 04/07/2013 à 16h33
Oui au 25 ! 25 est bien meilleur que 41. Qui s'en serait douté ? Vers le Zéro, rebroussons le chemin de nos manches.
Commentaire n°5 posté par David Marsac le 04/07/2013 à 08h33
Je le savais. J'avais choisi exprès le passage qui te plairait le moins pour te faire réagir.
Réponse de PhA le 04/07/2013 à 09h33