samedi 21 février 2026

Souvenirs de ma mère, 33 (les Singes rouges) : Balata, Martinique, 1938-1982

 Être sévère avec les enfants



Pour les vacances, elle partait avec ses cousins qui retrouvaient leurs parents à Balata.


A Noël, l’oncle André, le mari de tante Éméla, préparait plein de bonnes choses. Il avait été cuisinier à Boston et c’était toujours lui qui cuisinait quand il recevait. Il tuait le cochon, il préparait le boudin. Avec Marcel, elle restait dans le coin pour grappiller des bouts de boudin ; son oncle n’était pas chiche sur la nourriture. Mane ne pouvait pas en manger autant, ça le rendait malade. Tonton André faisait aussi des petits pâtés salés, et aussi du jambon glacé, roulé dans le sucre et passé au fer chaud.

Une fois – ce n’était pas pour Noël –, il avait préparé pour une réception de la tête de cochon. Ça se mange chaud. Elle n’aimait pas vraiment, c’était gluant. Mais elle avait fait honneur quand même. Quand il lui en a reproposé, elle a refusé poliment d’en reprendre. « Pourtant tu as mangé ta part avec appétit. » Elle prenait garde de ne pas le vexer.


Il avait pris l’habitude de leur demander, à son fils Mane et à elle, de lui enlever ses cheveux blancs. C’était fastidieux. Alors un jour elle a osé lui proposer de lui arracher plutôt les noirs, ça irait plus vite. Il a ri et ils ont été débarrassés de cette corvée.


Comme il était cultivateur de bananes, parfois il lui arrivait d’en acheter à d’autres producteurs pour compléter son quota quand la production n’avait pas été suffisante. La cargaison, il allait la chercher dans un gros camion ouvert à l’arrière. C’était un plaisir de monter à l’arrière du camion, avec les cousins. Il y avait aussi ses deux ouvriers : Chichine et Thellius. Chichine était tout jeune, noir mais aux yeux bridés, métissé de chinois. Lui et le vieux Thellius, c’étaient les deux ouvriers de l’oncle André, pendant des années. Ils lui étaient très attachés. Mais vers onze ans elle n’a plus eu le droit de monter à l’arrière du camion. C’était devenu inconvenant, sans doute à cause de Chichine.


Il pouvait être très dur, l’oncle André. Une fois, elle jouait avec ses cousins à se poursuivre à cheval, un bâton entre les jambes. Comme elle n’avait que des garçons avec elle, elle jouait à des jeux de garçon. Sa grand-mère l’a appelée, elle avait besoin d’elle, elle ne se souvient plus pour quoi. Mais elle préférait s’amuser avec ses cousins, alors elle la faisait attendre. Comme elle passait à côté de lui, sans un mot il a attrapé le bâton qui lui servait de cheval et il lui a fichu une raclée avec. Marcel, tout petit à l’époque, s’en souvient encore. Ça aussi c’était inconvenant, aux yeux de l’oncle, sans doute, qu’une fillette de neuf ans joue au cavalier avec un bâton entre les jambes. Mais c’était avec son fils aîné qu’il était le plus dur. Pourtant c’était un enfant facile.


Il sent qu’elle ne veut pas s’étendre. Et en effet à quoi bon.


C’était une époque où l’on était sévère avec les enfants. C’était peut-être une famille, surtout, où l’on pensait qu’il fallait être sévère avec les enfants. Même la grand-mère avait une ceinture en cuir destinée aux punitions. Régulièrement, avec Mane, ils en coupaient un petit bout. A la fin il ne restait presque plus rien. Peut-être que le moment où elle a été trop courte a correspondu à celui où ils étaient devenus trop grands pour être corrigés de cette manière-là.


A Balata, en 1982, il est sur le parvis du Sacré-Cœur avec ses parents. C’est la dernière fois qu’il part en vacances avec eux ; il a dix-neuf ans mais des vacances en Martinique, ça ne se refuse pas. Sur le parvis, un plus loin, il y a un groupe de personnes. Sa mère se penche vers lui. Elle lui dit : « Regarde : c’est Monsieur Césaire. » Un homme tourne ses yeux dans leur direction. Oui, c’est Aimé Césaire.


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