A Noël, l’oncle André, le mari de tante Éméla, préparait plein de bonnes choses. Il avait été cuisinier à Boston et c’était toujours lui qui cuisinait quand il recevait. Il tuait le cochon, il préparait le boudin. Avec Marcel, elle restait dans le coin pour grappiller des bouts de boudin ; son oncle n’était pas chiche sur la nourriture. Mane ne pouvait pas en manger autant, ça le rendait malade. Tonton André faisait aussi des petits pâtés salés, et aussi du jambon glacé, roulé dans le sucre et passé au fer chaud.
samedi 27 décembre 2025
mardi 23 décembre 2025
lundi 22 décembre 2025
court toujours (334)
Il y a trois sortes de personnes : celles qui pensent qu’il vaut mieux mettre le rouleau de pq avec la feuille qui pend devant, celles qui pensent qu’il vaut mieux mettre le rouleau de pq avec la feuille qui pend derrière, et celles qui considèrent que ça n’a pas d’importance (et qui sont bien sûr les plus suspectes).
dimanche 21 décembre 2025
samedi 20 décembre 2025
Souvenirs de ma mère, 27 (les Singes rouges) : Paris, 1961
Regarder derrière Louis Armstrong
Elle n’a jamais vraiment su ce que cela voulait dire, cette phrase. Mais elle lui est restée dans l’oreille. Cet exil de son frère, quand il a été envoyé tout seul en Martinique pour aller au lycée, à la rencontre d’une famille qu’il ne connaissait pas ; elle a toujours pensé que ça avait été une mauvaise chose. Un éloignement définitif, qui n’était pas que géographique, mais qui s’est traduit aussi par la géographie.
C’est son histoire à lui, qu’il ne connaît pas vraiment. Une histoire de langues étrangères, allemand, néerlandais, russe... que son oncle a apprises tout seul, et une histoire de musique aussi, d’où surgissent les images de Paris Blues, le film de Martin Ritt, où l’on voit en 1961 sa silhouette de jeune homme de presque quarante ans jouer du saxophone dans le dos de Luis Armstrong, sous les voûtes du Caveau de la Huchette. Et qui trouve sa fin l’an dernier, ou celui d’avant, il ne sait plus déjà, dans un petit cimetière de l’Oise.
Cette parenthèse en jazz, c’était avant sa naissance à lui. Lui il se souvient juste que son oncle posait de la moquette.
Il y a plein d’histoires qui se croisent. Les gens qui écrivent se mettent à plusieurs pour n’écrire que leur partie d’une histoire plus grande.
Parfois la page d’un livre est en même temps la page d’un autre. Ou le dos de la page d’un autre.
jeudi 18 décembre 2025
mercredi 17 décembre 2025
Mon classique du mercredi : le Tartuffe, de Molière
A l’époque où je faisais du théâtre avec Agnès Delume, après la Mouette mais avant Peer Gynt, si je me souviens bien, nous avions aussi monté le Tartuffe. Je n’en reviens pas, à relire aujourd’hui ce passage de l’acte III scène III (Tartuffe vient juste de déclarer sa flamme à Elmire, qui lui répond et qu’il interrompt), de cette capacité à oublier un texte que je connaissais si bien par cœur, et pourtant si bien écrit pour justement être vite appris et retenu. Je n’en ai que plus de plaisir à le relire aujourd’hui.
mardi 16 décembre 2025
« Roubaud et Annocque »
… lis-je bien : « Poèmes métalinguistiques sur les noms d’animaux : Roubaud et Annocque » ! C’est dans les colloques la revue Fabula, la recherche en littérature ; ça faisait un petit bout de temps que je ne m’étais pas retrouvé sur les bancs de l’Université, ça fait plaisir. Retour à l’amphi donc, c’est Sophie Milcent-Lawson à la chaire ; et je reconnais quelques visages familiers, notamment, outre mon illustre et regretté voisin, ceux d’Eric Chevillard et de sa tortue, que je m’empresse de saluer avant l’explosion d’icelle. Ce sont mes Notes sur les noms de la nature et mes Nouvelles notes qui m’ont amené là, je les remercie (je ne devrais pas vous le dire mais il y en a de plus nouvelles encore, encore inédites). Merci surtout à Fabula et à Sophie Milcent-Lawson ; je vous laisse lire : c’est ici.
lundi 15 décembre 2025
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 92
Comme il ne pouvait pas honorer le rendez-vous prévu chez Brunnen à la date prévue, à savoir le lendemain, et qu’il passait justement devant les bureaux, Messerschmied décida de se présenter à l’improviste. Ça tombait bien : il avait justement un exemplaire du contrat dans sa mallette. Il n’avait que peu de temps, mais peu de temps devrait suffire. Et si Monsieur Schlehe était absent, eh bien Messerschmied aurait pour lui sa conscience d’avoir essayé. Aussi fut-ce d’un pas bien décidé que, oubliant de frapper, il ouvrit comme chez lui le bureau de Monsieur Schlehe et reçut aussitôt en pleine face une substance molle et gluante à travers laquelle, à proprement parler, il vit rouge.
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samedi 13 décembre 2025
Souvenirs de ma mère, 27 (les Singes rouges) : Fort-de-France, 1937
Faire très attention à Olga
La Martinique tout de suite ça a été comme une autre planète.
Quand ils sont arrivés au port, à la Transat, toute la famille les attendait ; et elle, elle ne connaissait personne. Sa tante, la sœur de sa mère, elle l’a prise pour sa marraine – sa marraine qui lui avait envoyé la poupée en porcelaine. Ce n’est que dans la soirée qu’elle a compris qu’elle se trompait, quand sa vraie marraine est arrivée.
Même sa grand-mère, elle ne la connaissait pas.
Lui aussi, il se souvient de n’avoir pas connu sa grand-mère, sa mère à elle. Elle et lui, ils ont fait la connaissance de leur grand-mère à l’âge de sept ans. Il se souvient très bien de s’être demandé à quoi ressemblait sa grand-mère, tandis qu’ils traversaient l’aéroport. Il avait sans doute vu des photos d’elle mais il ne se rappelait pas. Peut-être pensait-elle la même chose en descendant du bateau. (...)
Son frère était là, bien sûr. Il y avait longtemps qu’elle ne l’avait pas vu. Il avait quatorze ans mais à ses yeux c’était un jeune homme. Elle était fière d’avoir un frère comme lui.
Elle se souvient que la première chose qu’il a dite à leur mère, c’est : « Il faudra que tu fasses très attention à Olga. »
jeudi 11 décembre 2025
mercredi 10 décembre 2025
Mon mercredi avec Aleph-Écriture, et avec mon stylo
Ce mercredi est un mercredi un peu spécial – il ne sera donc pas classique. En effet Aleph-Écriture me fait le plaisir de m’inviter ce soir à la Fabrique de l’écriture de Philippe Annocque, et je suis bien curieux de savoir comment celui-ci s’y prend, car je n’en sais rien moi-même. Il sera interrogé par Isabelle Rossignol, de 19h à 20h30 ; je crois qu’on peut encore s’inscrire ici. Il y sera question notamment d’Avec mon stylo / Sans son stylo, rappelez-vous :
mardi 9 décembre 2025
Refaire le monde
Irène Lindon est décédée. Les éditeurs meurent. Certains, qui ont refusé sans doute à raison des projets que je leur avais proposés, m’ont laissé un bon souvenir : Gérard Bobillier, Christian Bourgois, Paul Otchakovsky-Laurens… Pas de souvenir personnel en revanche d’Irène Lindon. Il faut dire que quand j’ai fini par envoyer, sur injonction matrimoniale, le manuscrit d’Une affaire de regard, mon premier roman, à quatre éditeurs, c’était Jerôme Lindon qui dirigeait les éditions de Minuit. Pour moi qui, à l’époque, n’avait pas lu un seul auteur contemporain, Minuit, c’était Beckett. Alors Minuit, forcément, même si ce premier roman n’avait rien ou presque rien de « beckettien » à mes yeux. Lorsqu’Une affaire de regard a été publié aux éditions du Seuil, on s’est pourtant étonné : pourquoi le Seuil et pourquoi pas Minuit ? Mais je l’ai envoyé aussi à Minuit, ai-je répondu à Bertrand Visage, mon éditeur au Seuil. Il est possible que le décès de Jérôme Lindon, survenu au printemps 2001 (j’avais envoyé mon manuscrit en janvier, je crois, ou février), a peut-être contribué à l’invisibilité de ce manuscrit. Lors de la présentation du roman devant les représentants, même réaction de leur part – à l’époque Minuit était diffusé par le Seuil. Les choses se seraient-elles passées autrement si la mort n’était pas passée par-là ? Elle passe partout. Les éditeurs meurent, les maisons d’édition aussi, ou sont rachetées et ne survit que leur nom. D’ailleurs les lecteurs meurent aussi : on en compte de moins en moins, malgré l’augmentation de la population mondiale. On sortira bientôt une étude statistique qui prouvera que l’espérance de vie des lecteurs est largement inférieure à celle des tiktokers. On ne va pas refaire le truc, de toute façon. On ne sait pas quel genre de succès aurait obtenu ce premier roman s’il avait été publié ailleurs, et la question a d’autant moins d’intérêt que, entre nous, à côté de Liquide, Vie des hauts plateaux, Mémoires des failles, Pas Liev ou Avec mon stylo / Sans son stylo, il ne vaut pas grand-chose.
lundi 8 décembre 2025
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 91
C’était peut-être avant. La chronologie devient moins sûre. En tout cas c’était l’automne, et comme il faisait beau, Messerschmied avait décidé de se rendre chez Brunnen à pied, en passant par le parc. Prendre l’air, prendre soin de sa santé, c’était important. En tout cas c’était la dernière chance qu’il offrait aux établissements Brunnen. Il avait pris rendez-vous avec Monsieur Schlehe, qui l’attendait. Messerschmied n’était pas d’humeur à supporter la moindre contrariété. Le contrat serait signé le jour même, ou jamais. Au détour d’un chemin, Messerschmied aperçut une silhouette vaguement familière. Il identifia un employé des établissements Brunnen, justement, un sous-fifre ; c’est sûrement parce qu’il se rendait chez Brunnen qu’il l’avait reconnu. L’autre ne l’avait pas vu ; il s’amusait à donner des coups de pied dans les feuilles mortes. Il n’avait visiblement rien de mieux à faire. Et il avait l’air heureux, qui plus est. Heureux pour rien, heureux de rien. C’était à désespérer. Messerschmied désespérait. Messerschmied ne se rendit pas chez Brunnen ce jour-là.
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dimanche 7 décembre 2025
Souvenirs de ma mère, 26 (les Singes rouges) : entre la Guyane et la Martinique, 1937
Quitter son premier pays
Dans l’ensemble elle a été très heureuse en Guyane. Elle faisait des promenades avec son père, avec sa mère sur la Plage des Palmistes. Elle faisait de grandes descentes en patinette. Elle courait après les sauterelles vertes. Même quand son frère Maurice lui faisait manger de l’herbe, avant qu’il parte pour la Martinique, elle a été très heureuse en Guyane.
Sauf à l’école.
On ne lui a jamais demandé, à lui, si le fait que sa mère n’ait pas aimé l’école avait un rapport avec le choix qu’il a fait de devenir professeur. Si on le lui demandait, il répondrait sûrement très vite que ça n’a aucun rapport. Très très vite.
En 1937, ils ont pris le bateau pour la Martinique. Elle avait probablement fait ce voyage auparavant, mais elle ne s’en souvient plus – sauf du corps mort de Monsieur Laudarin. Et puis aussi, ça lui revient à l’instant, d’un endroit où ils ont logé. Il y avait un vieux couple que son père appelait « Papa Rhum et Maman Rhum ». C’était peut-être lors d’un voyage qu’ils auraient fait à l’époque où ils ont quitté Cayenne pour Régina, quand elle avait quatre ans.
Mais en 1937, ils ont pris le bateau pour la Martinique et elle n’a plus revu la Guyane. Jamais. La Guyane est restée le nom de sa petite enfance.
Lui non plus, il n’est jamais retourné, non, il n’est jamais allé en Guyane. Pourquoi ? « Ça ne s’est pas trouvé » est-il une réponse suffisante ?
Sur le bateau qui les amenait à la Martinique, ils dormaient dans des hamacs, sur le pont. C’étaient leurs hamacs. Elle revoit aussi une cage avec des serins sur le bateau, mais ils n’avaient pas d’oiseaux quand ils se sont installés en Martinique. Ce doit être un souvenir de la précédente traversée, lors du voyage oublié.
vendredi 5 décembre 2025
Faites vos paquets.
– Alors comme ça, vous êtes écrivain ? Dans quel genre ?
– Dans le genre « cadeau de Noël ».
(Cliquez sur la photo pour en savoir plus, puis sur la photo pour en savoir plus, puis…)
jeudi 4 décembre 2025
mercredi 3 décembre 2025
Mon classique du mercredi : la Mouette, de Tchékhov
A cette époque où je faisais du théâtre avec Agnès Delume, j’avais encore à peu près l’âge de jouer Tréplev, dans la Mouette (c’était l’année d’avant Peer Gynt, je crois). On reconnaîtra ce passage de l’Acte I.
mardi 2 décembre 2025
images de la fatigue
Remarques-tu que tu ne donnes d’images de la fatigue, de manière légèrement romantique, que de tes artisans et métayers, mais jamais de bourgeois, ni de petits ni de grands ?
Je n’ai jamais, justement, vécu ces fatigues racontables chez les bourgeois.
Ne peux-tu au moins te les représenter ?
Non. Il me semble que la fatigue, chez eux, ça ne se fait pas ; pour eux, c’est des mauvaises manières, comme d’aller pieds nus. Et de plus, ils sont incapables de donner une image de la fatigue ; car leurs activités ne sont pas comme ça. Tout au plus peuvent-ils, au bout, montrer une fatigue mortelle, comme nous tous, espérons-le. Et je parviens, tout aussi peu, à m’imaginer la fatigue d’un riche ou d’un puissant, excepté, peut-être de ceux qui ont abdiqué, comme les rois Œdipe ou Lear. Je ne vois même pas de travailleurs fatigués sortir, à la fin de la journée, des entreprises complètement automatisées d’aujourd’hui, mais des gens qui se tiennent droits, dominateurs, avec des mines de vainqueurs et d’énormes battoirs de bébé, qui vont, l’instant d’après, prolonger au flipper du coin leurs gestes détachés et allègres. (Je sais ce que tu vas maintenant objecter : Toi aussi, avant de dire de pareilles choses, tu devrais être vraiment fatigué pour garder la mesure. » Mais il me faut parfois être injuste, et j’en ai envie. Et de plus, entre-temps, à force de poursuivre ces images, je suis, en proportion de mon reproche, assez fatigué.) – Une fatigue comparable à la fatigue du travail par équipes, j’en fis l’expérience enfin lorsque – ce fut ma seule possibilité – j’« allai écrire », des jours, des mois durant. De nouveau, quand après je venais dans les rues de la ville, je me voyais là comme ne faisant plus partie du plus grand nombre. Pourtant le sentiment d’accompagnement était, à cette occasion, tout différent : ne plus participer à la vie quotidienne habituelle ne me faisait plus rien ; au contraire, dans ma fatigue d’œuvre, près de l’épuisement, cela me donnait même un sentiment de bien-être : ce n’était pas la société qui était inaccessible pour moi, mais c’était moi qui l’étais pour elle, pour tous. En quoi vos réjouissances, vos fêtes, vos étreintes me regardaient elles ? – Moi j’avais les arbres là, l’herbe, l’écran de cinéma où Robert Mitchum ne faisait jouer que pour moi seul son expression insondable, les juke-box où Bob Dylan ne chantait que pour moi seul son « Sad-Eyed Lady of the Lowland » ou Ray Davies son et mon « I’m not like everybody else ».
Mais de telles fatigues ne couraient-elles pas le danger de se muer en orgueil ?
Peter Handke, Essai sur la fatigue ; traduction de Georges-Arthur Goldschmitt
lundi 1 décembre 2025
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 90
Quand ? On ne saurait le dire. Mais il y a tout lieu de penser que du temps, encore, du temps était passé. Peut-être était-ce à l’automne, ou au printemps, en tout cas c’était à l’une de ces saisons intermédiaires où l’on ne sait trop comment se couvrir. Messerschmied, quant à lui, avait opté pour son pardessus qu’il gardait entrouvert sur son complet veston, et pour son écharpe rouge assortie à sa cravate, seule fantaisie qu’il voulait bien s’autoriser. Il arriva en hâte dans les bureaux de Brunnen où il fut accueilli à bras ouverts par Monsieur Schlehe radieux. Il s’assit directement au bureau de ce dernier et s’empressa de parapher chaque page du contrat. Ce ne fut qu’après la dernière que, cédant à un petit accès de snobisme bien compréhensible et humain après les épreuves traversées, il sortit et alluma un de ses cigares de luxe, directement importés de Cuba. Messerschmied et Monsieur Schlehe laissaient enfin éclater leur joie lorsqu’une averse tropicale se déclencha, emportant tout : les contrats, le cigare, la joie et la foi en un avenir radieux.
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dimanche 30 novembre 2025
Souvenirs de mon père, 57 et dernier, 1945-1951
Tu as cherché du travail, et tu as trouvé la société Noiraud, qui fabriquait des radiateurs électriques, dans la rue Béranger, qui donne sur la place de la République ; ils t’ont pris tout de suite. Ton travail était « passionnant » : tu devais contrôler que les radiateurs électriques fonctionnaient bien, qu’ils n’avaient pas de fil à la masse, que tout était en ordre.
En même temps, tu as cherché un logement. Tu as trouvé une chambre d’hôtel dans la rue Commines, non loin de là. Tu devais rester là pendant six ans : tu y as même vécu avec maman ; vous êtes partis juste avant la naissance de Michèle.
Mais ce poste de contrôleur de radiateurs ne t’enthousiasmait pas outre mesure. Tu ne te voyais pas passer ta vie entière à contrôler des radiateurs. Alors tu as penser à la CGR, la Compagnie Générale de Radiologie, dont ton grand-père avait été l’un des fondateurs. Tu avais toujours l’adresse de Roycourt, son ancien associé ; et, sans savoir qu’il en était resté le PDG, tu es allé le trouver chez lui. Tu es tombé sur sa femme, qui t’a dit d’aller le voir à la CGR. Tu y es allé, tu as reçu par une dame qui s’appelait Mme Lecanu, qui était secrétaire de direction et qui avait très bien connu ton grand-père. Elle t’a congratulé quand elle a su que tu étais son petit-fils, et tu as été reçu par Roycourt, qui t’a engagé tout de suite, d’autant plus que tu suivais les cours du Conservatoire des Arts et Métiers. Il t’a dit qu’il allait te faire suivre différents stages avant de faire entrer comme agent technique. Tu as fait un stage de six semaines à l’atelier de montage électrique. Ensuite tu as fait un stage de quinze jours à l’atelier de réparation, et ensuite tu en as fait un autre de quinze jours à l’ateliers des transformateurs. Après, tu es passé au contrôle électrique. Là, tu as été nommé agent technique. Tu as travaillé au contrôle électrique pendant un an (en incluant les stages), puis tu as été nommé au siège, au service d’installation et de dépannage du matériel radiologique, qu’on appelait à l’époque le Bureau de la Région Parisienne. Tu es devenu agent technique dépanneur installateur. Tu es resté là, à la CGR, pendant six ans.
C’est ici que j’ai arrêté de noter les souvenirs de mon père.
samedi 29 novembre 2025
Souvenirs de ma mère, 25 (les Singes rouges) : Cayenne, années 30
Ne pas manger de raisin
Elle était demi-pensionnaire. Un jour, à la cantine, il y a eu du raisin, qui venait de France. C’était rare. Les sœurs en ont donné à toutes les élèves. Mais à elle, elles lui ont dit : « Tu ne connais pas, tu n’en as pas besoin », et elles ne lui en ont pas donné. C’est vrai qu’elle ne connaissait pas. Mais elle en aurait bien mangé, ça lui faisait envie.
C’était du racisme.
Elle a raconté à ses parents qu’il y avait eu du raisin à la cantine et que les sœurs ne lui en avaient pas donné parce qu’elle ne connaissait pas. Son père est allé faire du scandale et il l’a désinscrite de la cantine. Après ça il venait la chercher tous les midis.
Un jour où son père était en retard, elles l’ont mise à l’attendre à la chapelle, toute seule, dans la chaleur. Elle s’est trouvée mal.
Elle garde de mauvais souvenirs de cette école.
Une fois, de rage, elle s’est glissée sous le bureau de la maîtresse et elle le lui a renversé sur elle. On l’a enfermée au cachot.
jeudi 27 novembre 2025
mercredi 26 novembre 2025
Mon classique du mercredi : Peer Gynt, d’Ibsen
Au début de la trentaine – certes je n’étais plus tout à fait un jeune lecteur mais enfin, ce n’est plus tout à fait hier non plus – je me suis remis au théâtre, avec Agnès Delume. Parmi les pièces que nous avons interprétées, il y a eu notamment Peer Gynt. C’est un merveilleux souvenir – notamment cette scène 6 de l’Acte II, dont je vous lis un extrait ; c’est un dialogue entre Peer et le roi des trolls, son beau-père pressenti.
La traduction est de François Regnault.
mardi 25 novembre 2025
Le Cimetière à Barnes
C’est un peu idiot, à chaque fois que je lis un roman de Gabriel Josipovici (Contre-jour : Triptyque d’après Pierre Bonnard, Moo Pak, Tout passe, Goldberg : Variations, Infini – l’histoire d’un moment, Dans le jardin d’un hôtel, Hotel Andromeda et maintenant Le Cimetière à Barnes), j’ai l’impression qu’il s’agit du plus grand romancier vivant. C’est complètement idiot, même. Je ne crois pas du tout que « grand » ait un sens. Je n’aime pas tellement les romans. Je suis farouchement opposé à l’utilisation du nom d’une personne, fût-ce celui d’un écrivain, comme label de qualité. N’empêche : à chaque fois que je lis un roman de Gabriel Josipovici (Contre-jour : Triptyque d’après Pierre Bonnard, Moo Pak, Tout passe, Goldberg : Variations, Infini – l’histoire d’un moment, Dans le jardin d’un hôtel, Hotel Andromeda et maintenant Le Cimetière à Barnes), j’ai l’impression qu’il s’agit du plus grand romancier vivant. C’est complètement idiot mais j’ai une excuse : je n’ai pas du tout le temps d’écrire un billet dessus.
(La traduction est de Vanessa Guignery.)
lundi 24 novembre 2025
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 89
Peut-être, sans doute même avait-on oublié, ou tout du moins omis, de raconter ceci. Messerschmied – mais était-il encore Messerschmied ? Était-ce bien Messerschmied qui, à peine vêtu, d’une peau de bête peut-être bien, marchait, marchait à travers la nature sauvage, sans rien, sans personne autour de lui, vers un but, un but ultime, toujours le même, jamais atteint ? Y arriverait-il seulement, et à quoi ? Il n’aurait pu le dire lui-même. Tout cela n’avait pas de sens. Il traversait des buissons inextricables, il ne voyait pas où il mettait les pieds. Tout cela prendrait-il fin un jour ? C’est alors qu’il mit le pied sur quelque chose, c’est alors qu’il se sentit saisi par la cheville ; que lui arrivait-il encore ? Il lui semblait bien qu’il avait été pris dans un piège. Mais qui donc lui aurait tendu un piège ? C’était cela, c’était cela surtout qui était terrible, cette conviction d’être tombé dans un piège qu’on n’avait pas tendu pour lui, parce que personne ne lui tendait de piège, à lui, parce qu’il n’était personne, parce que probablement ce rêve était le rêve d’un autre.
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dimanche 23 novembre 2025
Souvenirs de mon père, 56, 1944-45
Pendant ce temps, tu attendais toujours ton incorporation. Tu n’avais plus le droit de travailler, puisque officiellement tu étais dans l’armée. Tu as d’ailleurs touché de l’argent, mais après coup. C’est d’ailleurs le récépissé de cette somme qui t’a servi quand, au moment de la retraite, tu as voulu faire valoir ton engagement dans l’armée, car on ne t’avait pas donné de livret militaire. Tu faisais partie de la classe 45, qui a été exemptée du service militaire. Mais la seule chose que tu faisais, c’était de passer une journée par mois à apprendre quelques trucs, à défiler et à t’entendre dire de retourner chez toi.
Enfin, on t’a convoqué pour te faire passer une nouvelle visite médicale. Ils t’ont fait passer à la radio et se sont aperçus que tu avais fait une pleurésie. Le commandant médecin t’a dit qu’on ne pouvait pas te garder. A l’époque, tu étais très enthousiaste pour l’armée ; mais tu as eu beau lui dire que tu étais fils et petit-fils d’officier, mais il a répondu qu’il ne pouvait rien faire pour ton engagement. On t’a donc réformé.
samedi 22 novembre 2025
Souvenirs de ma mère, 24 (les Singes rouges) : Cayenne, années 30
Aller chez les sœurs
A Cayenne, on l’a inscrite chez les sœurs, à l’école Saint-Joseph-de-Cluny. On lui a fait passer un test pour vérifier son niveau. La mère supérieure a dit : « Elle a cinq ans mais elle lit couramment. » Elle avait appris avec sa mère. Elle lui avait aussi appris à compter. Elle se souvient que sa mère dessinait des bâtons dans un cahier et qu’elle devait les compter.
Les élèves portaient des ceintures qui représentaient les niveaux de classe, elles descendaient en queue sur les fesses et remontaient en bretelles. Les couleurs étaient différentes selon les niveaux. Pour les grandes sorties, elles portaient une jupe bleue et un corsage blanc.
Elle n’apprenait pas ses leçons. Elle a porté le bonnet d’âne. Pourtant sa mère lui faisait apprendre ses leçons, ou plutôt c’est elle qui les apprenait, par cœur.
Elle n’aimait pas l’école. Elle s’y sentait mal.
(Demain, au Salon du Livre des Essarts-le-Roi, je dédicacerai les Singes rouges, Avec mon stylo – et même Sans son stylo, et bien sûr Un même désir de reconnaissance – notamment.
Et si vous êtes à Paris, au Salon de l’Autre Livre – à la mairie du Ve arrondissement –, on s’arrache mes Notes et mes Nouvelles Notes sur les noms de la nature.)
jeudi 20 novembre 2025
mercredi 19 novembre 2025
Mon classique du mercredi : le Voyageur (Apollinaire, Alcools)
Mercredi, c’est le jour de mes vieux « classiques ». De fil en aiguille, de la toute récente parution de Face à rien aux éditions du Facteur Galop, je pense à Danielle Auby – notre échange est une sorte de postface à Face à rien – Danielle était, hier encore, mon professeur de français – mais pas seulement, cliquez juste ici, sur son nom, pour en savoir plus – et si c’est à elle que je dois d’avoir lu pour la première fois Beckett, Kafka, Flaubert, je l’ai souvent dit et écrit, je me rappelle aussi que nous avions étudié Alcools, c’était peut-être même mon premier livre de la collection Poésie/Gallimard ; le voici, je l’ai encore entre les mains ; nous avions étudié notamment le Voyageur, je le relis, je suis étonné de m’en souvenir aussi bien ; bien sûr que oui : c’est un des classiques de ma jeunesse.
mardi 18 novembre 2025
Aleph-écriture avec mon stylo
C’est le 10 décembre mais pourquoi ne pas en parler maintenant ? Aleph-Ecriture vous invite à rencontrer la fabrique de mon écriture – donc nous invite, pourrais-je aussi dire. Plus clairement, il s’agit d’un cycle de rencontres en distanciel intitulé « la fabrique de l’écriture de », où Isabelle Rossignol invite régulièrement un nouvel auteur dans son atelier personnel d’écriture. J’y succéderai notamment à Paul Fournel, Hélène Gaudy, Valérie Mréjen, Laurent Mauvignier, Olivia Rosenthal, Marie-Hélène Lafon… C’est la lecture d’Avec mon stylo / Sans son stylo (à moins que ce ne soit celle de Sans son stylo / Avec mon stylo) qui a donné l’idée à Isabelle Rossignol de m’inviter à vous inviter dans mes ateliers (car j’en ai probablement plusieurs) ; on peut l’écouter ici présenter ce projet, et lire là toutes les informations concernant cette rencontre.
lundi 17 novembre 2025
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 88
« Une dernière chance… », « une visite à l’improviste… », telles étaient les formules creuses qui traversaient l’esprit de Messerschmied quand, plusieurs semaines plus tard et sans avoir reçu de nouvelle invitation, celui-ci décida – mais était-ce à proprement parler une décision ? – de se rendre une nouvelle fois aux établissements Brunnen. Son humeur était maussade et il est probable que, sans se l’avouer, c’est de lui-même encore qu’il était mécontent, de son incapacité à renoncer une bonne fois pour toutes au contrat. Mais comment aurait-il pu renoncer ? Le renoncement était une pensée impossible. L’idée même de renoncement n’existait pas. Messerschmied n’aurait pu supporter de seulement penser le mot de renoncement. Arrivé à l’étage où se situait le bureau de Monsieur Schlehe, il remarqua un chat en arrêt devant une porte. Il l’avait déjà vu, ce chat, d’ailleurs ; il semblait bien à Messerschmied qu’il avait déjà été griffé par cet animal. Mais pour l’instant, toute l’attention du félin se concentrait sur un bout de papier qui dépassait sous la porte, et qu’une main invisible agitait. C’était un jeu, bien sûr, à qui aurait les meilleurs réflexes, et à ce jeu-là bien sûr encore le chat était sûr de gagner. C’était étonnant quand même, cette capacité d’un chat à ne penser qu’à une seule chose, à porter toute son attention dessus comme si plus rien d’autre n’existait. Messerschmied en oubliait presque les raisons de sa visite. Le chat évidemment ne manqua de sauter sur le papier, qu’il déchiqueta aussitôt avec impétuosité. Quelle était donc la proie qui avait subi un traitement si cruel ? Observant le papier déchiré, Messerschmied parvint à y lire le mot « contrat », associé à son nom.
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dimanche 16 novembre 2025
Souvenirs de mon père, 55 (juste après la libération)
Quelques jours après, tu as repris ton vélo pour aller à Paris (il n’y avait plus de trains), à Boulevard Victor, pour t’engager, dans l’aviation. Après une visite médicale succincte au cours de laquelle ils ne se sont pas aperçus que tu avais fait une pleurésie un an auparavant, tu as été engagé. Mais il n’y avait pas de possibilité d’incorporation sur le moment. Ils t’ont dit de rentrer dans tes foyers et que tu viendrais pointer tous les mois, qu’ils t’incorporeraient quand ils pourraient.
Pour le ravitaillement, dans les jours qui ont suivi la Libération, ça été encore plus dur que sous l’Occupation. On ne trouvait plus rien à manger. Heureusement, à Gretz, ta sœur avait des amis qui travaillaient dans une ferme qui lui ont donné un sac de blé et un paquet d’oignons. Vous, dans le jardin, vous aviez plein de poires (il y avait de nombreux poiriers dans le jardin). Il vous restait aussi une couenne de lard. Tu as fait la cuisine à ta manière. Tu moulais le blé avec un moulin à café. Tu récupérais le son pour faire des crêpes au son dans une poêle que tu graissais vaguement en y frottant cette pauvre couenne de lard. Avec la farine, tu faisais du pain. Tu mettais un oignon à l’intérieur, ou une poire. Tu mettais ça au four, l’odeur et le goût de l’oignon ou de la poire imprégnait la pâte, et vous trouviez ça très bon. Et vous vous êtes nourris comme ça pendant six ou sept mois.
samedi 15 novembre 2025
Souvenirs de ma mère, 23 (les Singes rouges) : Cayenne, Saint-Georges-de-l’Oyapock années 30
Rendre visite
Elle était très proche de ses parents. Même de son père. Quand il partait faire sa tournée, « armé jusqu’aux dents » (c’est comme ça qu’elle dit : « armé jusqu’aux dents »), il l’emmenait avec lui. Il allait donner son coup de pied quotidien au clochard Galbot qui dormait sur les sacs, près des entrepôts.
« Ah ! Brigadier Labonne ! »
Elle entend encore la voix de Galbot.
Parfois, ils allaient rendre visite à Tante Compas. C’était loin : à Saint-Georges-de-l’Oyapock. Il fallait prendre le bateau pour y aller. Elle aimait le bateau. Mais elle n’aimait pas les débarquements, car en Guyane les bateaux n’accostaient pas à quai ; il fallait rejoindre la rive en canot et ça lui faisait peur.
Tante Compas vivait dans un tout petit logement très sommaire de plain-pied, un logement de fonction. Elle était « visiteuse des douanes ». Après la mort de son mari, elle s’était trouvée très démunie. C’était une cousine de sa mère, mais aussi une cousine de son père. C’est par lui qu’elle avait pu obtenir ce petit poste à la douane. La parenté exacte s’est un peu effacée des mémoires, mais le sentiment familial est toujours resté très fort.
Tiens, Tante Compas était aussi la marraine du frère d’Henri Salvador. Le monde est tout petit.
Elle ne se rappelle plus quand est née Tante Compas. En tout cas c’était dans les années soixante-dix.
Il se souvient de Tante Compas. Une fois ils sont allés la voir à Paris, elle et lui. Ils ont mangé des champignons à la grecque.
Il a mangé des champignons à la grecque avec Tante Compas qui était la marraine du frère d’Henri Salvador. Il écrit ça sur son ordinateur.
Le monde est tout petit. Le temps aussi.
vendredi 14 novembre 2025
Face à rien
Face à rien, j’écris. Et parfois, j’écris Face à rien.
Ça paraît tout juste, en bonne compagnie, car c’est comme que ça marche aux éditions du Facteur Galop.
jeudi 13 novembre 2025
mercredi 12 novembre 2025
Mon classique du mercredi : Koubla Khan, de Coleridge
Donc j’écrivais des sonnets – ai-je confessé mercredi dernier – et quand à l’Université j’ai découvert la poésie de Coleridge, j’ai voulu adapter en français d’abord The Rime of the Ancient Mariner puis Kubla Khan. À la relecture des deux il est clair que le premier m’a surtout servi à faire mes gammes ; par égard pour Coleridge je n’en lirai rien ici. À la place, voici le début de Koubla Khan, très adapté et très infidèle, tel qu’on peut le lire à la fin de Trois ductions de Koubla Khan, dans la revue Catastrophes.
mardi 11 novembre 2025
Quatre Socrates : Satie, Cage, Feldman, da Silva
Ce n’est pas d’hier qu’Erik Satie visite l’œuvre de Didier da Silva. Bien sûr il y avait déjà un voisinage dans son récent Musique adorable (paru chez MF aussi, en 2023), consacré à Emmanuel Chabrier, mais bien avant déjà, en sortant de la lecture de l’Ironie du sort (publié aux éditions de l’Arbre Vengeur en 2014) écrivais-je « il est clair que cette tentative de faire tenir l’infini en cent cinquante pages doit tout en réalité aux Vexations d’Erik Satie », lequel était déjà l’une mais non la moindre des multiples figures qui peuplaient cet opus aux dimensions apparemment modestes mais dont on n’a pas fini, pour notre bonheur, de lire les prolongements : nul doute que ces Trois Socrates Satie, Cage, Feldman en sont un, que dis-je, en sont trois, voire en sont six car la marque du pluriel du titre double à mes yeux tout du moins les Socrates : certes il s’agit d’abord des adaptations, des lectures que fit du Socrate de Satie, une œuvre de la fin de sa vie que j’avoue, je ne connaissais pas, ignorant que je suis, John Cage, Cheap imitation, écoutez donc ça, imitation reprise par Morton Feldman.
« Poète et musicologue », lis-je dans le Monde sous la plume de Tiphaine Samoyault à propos de Didier da Silva ; il est les deux assurément, et même un peu plus que ça ; supprimons la coordination : Didier da Silva est poète musicologue, et poète musicien. Je suis moi-même loin d’être musicologue, et même, je le disais, très ignorant en la matière. Pourtant, je me rappelle avoir pensé, à la lecture d’un de ses livres antérieurs à l’Ironie du sort (car oui, je les ai tous lus) avoir déjà pensé à Satie, alors même qu’il n’en était aucunement question dans le texte, mais à la simple écoute de la phrase da silvienne (que les blogueurs n’aillent pas croire que les Danses de travers y furent pour quelque chose, on était encore à l’époque des Idées heureuses). Erik Satie est là depuis longtemps. Trois Socrates est un livre intime.
lundi 10 novembre 2025
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 86
Il se passa bien du temps avant que Messerschmied ne tente une nouvelle fois sa chance chez Brunnen. Sans doute était-ce le temps qui était nécessaire pour oublier. Pour oublier quoi ? Il n’aurait su le dire lui-même – probablement était-ce le signe qu’il avait oublié : Messerschmied retourna chez Brunnen. Il était content de retourner chez Brunnen. Il s’y était rendu d’un bon pas ; il était même arrivé légèrement en avance. Il n’était pas inquiet. Il s’était si souvent inquiété ! N’était-ce pas son inquiétude elle-même qui avait été à l’origine de toutes ses mésaventures, lesquelles avaient si malencontreusement retardé la signature du contrat ? L’inquiétude, ça ne servait à rien. Il était d’ailleurs arrivé à l’étage, et il entendait qu’il y avait quelqu’un. La rencontre eut lieu au coin du couloir. Il n’y eut aucun choc, du moins sur le plan physique. La place laissée libre par l’inquiétude absente avait juste été comblée par l’épouvante.
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dimanche 9 novembre 2025
Souvenirs de mon père, 54 (la libération)
Puis les Allemands sont partis, les Anglais sont arrivés, ils ont défilé dans Arras, avec leurs tanks. Tu les as d’ailleurs photographiés. C’est à ce moment-là que tu as décidé de t’engager dans l’Aviation.
Il fallait donc que tu retournes à Paris, pour t’engager, à Boulevard Victor. Tu as pris le vélo de Tata, tu l’as chargé avec une grosse valise qui contenait toutes tes affaires, tu as pris un sac à porter sur le dos avec du ravitaillement et deux sacs à provisions pleins d’affaires de chaque côté du guidon. Et tu es parti comme ça, pour faire deux cent quarante kilomètres.
Tu es arrivé tant bien que mal jusqu’à Creil. Il était tard, tu as décidé d’aller dormir à l’hôtel. Tu as trouvé une chambre. Tu avais sympathisé avec quelques jeunes gens qui allaient à Paris aussi, tu as dîné avec eux. Comme tu as toujours de la chance, il a fallu qu’à Creil, où il n’y avait plus de bombardements puisque c’était libéré, se déclenche un incendie parfaitement civil, avec les pompiers, les sirènes : tu n’as pas pu dormir de la nuit.
Le lendemain matin, tu es quand même reparti. Les autres jeunes t’ont invité à rouler avec eux. Mais ils avaient des vélos à dérailleur, pas trop chargés, et c’étaient de bons cyclistes ; tu ne pouvais pas les suivre. A regret, ils t’ont laissé. Et tu as continué jusqu’à Paris, tu es allé chez Tonton Léon, à Montmartre. Il n’en revenait de te voir débarquer comme ça.
Tu as passé la nuit avec eux, et le lendemain tu es reparti jusqu’à Gretz où Mamie et Milou t’ont accueilli avec une grande surprise et une grande joie. A Arras, vous aviez été libérés par les Anglais, à Gretz ils avaient été libérés par les Américains.
samedi 8 novembre 2025
Souvenirs de ma mère, 22 (les Singes rouges) : Cayenne, années 30 - Martinique, août 1970
Avoir une mère malade
Mais ils ne fréquentaient pas beaucoup de monde, en dehors de la famille O Ting You. C’était pénible surtout pour son père. C’était à cause du « petit mal » dont souffrait sa femme. On disait aussi ses « étourdissements ».
Quand elle a été plus grande, elle a su que sa mère était atteinte d’une forme d’épilepsie.
Une fois, ils étaient invités, elle était avec son père, sa mère n’arrivait pas. Il lui a dit d’attendre, il est allé voir ce qu’elle faisait. Il est revenu sans elle, il a dit qu’elle n’était pas bien, qu’elle ne venait pas.
Il consulte Wikipédia sur le petit mal. Il y a un article, ça correspond bien, dans l’ensemble. C’est une maladie qui a touché sa grand-mère dès l’enfance, et qui a perduré à l’âge adulte. Mais contrairement à ce que dit l’article, elle n’a pas évolué vers le haut mal. Au contraire, les « étourdissements » de sa grand-mère ont eu tendance à s’espacer. Un jour elle a dit à sa fille qu’elle n’en avait plus. Elle se souvenait très bien du dernier. Elle avait quatre-vingt-deux ans. Cette maladie lui avait gâché sa vie depuis l’enfance et, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, sa grand-mère s’en était trouvée guérie.
Cette dernière crise, à quatre-vingt-deux ans, c’était en 1970, lors du cyclone Dorothée. L’émotion sans doute l’avait provoquée. Il y a eu bien d’autres cyclones depuis, mais ils sont restés sans effet.
En août 1970, tandis que Dorothée faisait rage sur la Martinique et que sa grand-mère faisait sa dernière crise d’épilepsie, il y était. Mais il dormait du sommeil de sept ans.
vendredi 7 novembre 2025
« Meilleures ventes »
Une photo d’humeur est à l’origine de ce billet, d’humeur aussi forcément. « Meilleures ventes », aiment afficher certaines grandes enseignes de librairies. Et sur la table, donc, les « meilleures ventes ». L’annonce a le mérite de l’honnêteté objective : les livres présentés sont en effet les meilleures ventes. Et comme ce sont les meilleures ventes, c’est bien de le dire, comme ça ils vont continuer (on espère) à bien se vendre et à rester les meilleures ventes, voire à creuser l’écart avec les ventes, disons, moins bonnes. Personne n’est dupe : on sait bien que les « meilleures ventes » ne sont que les « meilleures ventes » et que les livres présentés n’ont en commun que de faire partie des meilleures ventes parce qu’ils ont rassemblé quelques-unes des conditions nécessaires pour faire partie des « meilleures ventes » dont celle, essentielle, d’avoir été publiés par un éditeur en mesure d’envoyer un nombre suffisant d’exemplaires pour faire des piles sur les tables estampillées « meilleures ventes ». On ne peut même pas en déduire que, par inversion simpliste et confortable, lesdits livres seraient moins bons ou plus mauvais que les livres dont les ventes sont moins bonnes. On est en droit de supposer qu’ils sont probablement assez formatés pour le succès, mais les livres dont les ventes sont moins bonnes sont-ils nécessairement moins formatés ? On n’oserait l’affirmer. Non, on ne peut rien en déduire – sauf sur le plan strictement économique. Les grandes enseignes de librairies aiment donner à leurs clients des informations d’ordre strictement économique, comme à la banque. Après tout, ce sont des clients.































