lundi 19 mars 2012

Les Saisons, de Maurice Pons.


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Un crâne de mouton
 
L’écrivain est un être simple et naïf qui arrive les mains nues avec l’espoir fou de laisser aux hommes le témoignage universel de sa souffrance, lesquels seraient dès lors en mesure de dépasser les leurs – espoir vain puisqu’il est aussi incapable de les comprendre qu’ils sont de le comprendre, appartenant qu’ils sont à des mondes étrangers ; tout au plus saura-t-il leur rendre plus vive la conscience de leur misère, et attirer sur lui leur rancœur.
Ce serait somme toute une façon – bien pauvre – de résumer les Saisons de Maurice Pons. Bien pauvre car à la lecture, ce livre merveilleux, étonnant à chaque page, est bien autre chose encore que cette expression de l’impossible écriture. Dans un paysage montagneux et rural s’en vient sous une pluie sans fin un voyageur solitaire et disgracié, au physique ovin, qui débarquant dans le village perdu d’une vallée encaissée s’y installe, et croit pouvoir y réaliser son rêve fou : devenir écrivain. Dès son arrivée, il se heurte à l’hostilité et à l’incompréhension des villageois, et ce heurt prend d’abord la forme prémonitoire d’un crâne de mouton qu’on lui lance d’un grenier, et contre lequel Siméon blesse son orteil dans un geste de rage impuissante. C’est le début d’une longue dégradation physique au royaume de Sa Majesté Pourriture, ce pays aux saisons interminables, où la pluie pendant des mois tombe nuit et jour, avant d’enfin céder la place au « gel bleu » qui fait tomber les choucas et durcir les globes oculaires, tandis que les habitants se chauffent en s’attachant au ventre quelque bestiole à sang chaud.
Le contraste entre l’idéalisme naïf et innocent de Siméon, sa vulnérabilité, et le caractère immonde de son nouvel entourage – la mesquinerie de la veuve Ham, l’impudeur de Clara Dogde, la gouaille trop mûre de la petite Louana, la méchanceté gratuite du douanier Esclados, la science sauvage et souriante du Croll, tout cela parmi les montagnes de fumier –, donne lieu à la lecture intermittente, trop rare peut-être, du journal ineffable de Siméon qui, tout confit de bonté vaine, donne de la vie du village une description délicieusement décalée. A chaque page le lecteur s’émerveille de l’imaginaire de l’auteur, qui enrichit la description du village et l’histoire de Siméon d’événements inouïs, souvent proches de l’insoutenable, heureusement contrebalancés par une sorte d’humour consécutif à l’étrangeté.
Quand je pense que je n’avais jamais entendu parler de ce livre (paru en 1965), ni de cet auteur, j’ai tendance à me dire que cette histoire d’un homme qui se veut écrivain sans vraiment pouvoir écrire, l’histoire de cet homme qui n’a aucune chance de se faire entendre un jour, c’est bien une histoire, sinon l’histoire, de la littérature.
 
Mars 2008.
 
Un extrait ici.
 
Avant l’ouverture de ces Hublots, un autre moi-même s’est vaguement essayé à la critique littéraire, sous le couvert d’un pseudonyme – bien conscient de n’être pas au mieux dans ce genre d’exercice. Certains articles néanmoins méritent peut-être quand même d’être lus, au moins pour faire connaître les textes concernés, pendant que je retourne à mes copies.


Commentaires

Un incontournable, ce livre, ce qui devrait t'encourager à lire tout Pons, car tout y est bon.
Commentaire n°1 posté par Pascale le 20/03/2012 à 19h09
Mais j'y compte bien !
Réponse de PhA le 20/03/2012 à 21h00
Je lis Les Saisons. Je suis effectivement émerveillée par l'imaginaire de l'auteur, sidérée par les personnages, émue par Siméon, songeuse devant toutes les questions posées. Ce livre me fait un peu l'effet d'un coup de poing. Je ne connaissais pas Maurice Pons.
Commentaire n°2 posté par Anonyme le 26/03/2012 à 18h27
C'est un livre vraiment très fort, très singulier, et bien trop peu connu en effet - malgré les années.
Réponse de PhA le 26/03/2012 à 20h32

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