Aimer la guerre et les fleurs
Entre elle et Tante Nini, ça a été un coup de foudre réciproque.
Elle arrivait au Gros Morne après un long voyage en autobus – on appelait « autobus » une grande guimbarde en bois bariolée. Pour entrer, elle passait par la galerie couverte qui prolongeait la maison à l’arrière, dans les odeurs des pâtisseries que préparaient Tante Nini et Constance. C’était leur source de revenus.
Assise dans sa berceuse, Tante Nini, qui était âgée et très grosse, priait dans l’ombre de la pièce où elle devinait sa silhouette, éblouie qu’elle était encore par le soleil du dehors. Elle arrivait par derrière et elle lui cachait les yeux en lui demandant de deviner qui c’était.
C’est pendant ses premières vacances au Gros Morne qu’elle a appris que la guerre était déclarée. L’avis de déclaration de guerre était placardé sur l’épicerie tenue par Tante Mence, l’autre sœur de sa grand-mère. Il y avait là un attroupement de personnes consternées. Elle, la nouvelle de la guerre l’a rendue folle de joie : enfin il allait se passer quelque chose ! Tante Nini était horrifiée. « Tais-toi, malheureuse ! Tu ne sais pas ce que c’est que la guerre ! » Elle lui a expliqué que les gens allaient mourir, par les armes et par la famine. Mais quand même, elle était toute joyeuse.
C’étaient des vacances pleines de bonheur, de sérénité, d’affection. Tante Nini était la bonté même.
Il recopie les mots de sa mère. Il aurait des scrupules à les changer. Il sait que le cliché n’en est pas un. Ça, il faut qu’il le précise parce qu’un lecteur pourrait le croire : le cliché n’en est pas un. Pas du tout.
Elle vivait avec Constance, une petite-cousine orpheline qu’elle avait élevée. Tout de suite, elle a été très complice de Constance. C’était déjà une adulte quand elle a fait sa connaissance, mais elle était illettrée, bien que Tante Nini l’ait envoyée à l’école. Elle ne parlait pas vraiment français non plus.
Tante Nini, elle, lisait. C’est elle qui lui a fait lire Paul et Virginie.
Oui, en y repensant, peut-être que le paysage du Gros Morne ressemble à celui de Paul et Virginie.
Elle lisait et elle priait beaucoup aussi, comme tout le monde dans la famille, mais elle n’avait pas la prière triste. Chez elle, Dieu était partout. Une partie de la grande chambre où elle se rappelle avoir dormi était une vraie petite chapelle, avec un autel, les saints, et un beau prie-Dieu qui impressionnait la petite fille.
Tous les matins elle mettait des fleurs dans les vases. Il y en avait beaucoup. C’est à cette époque qu’elle a commencé à aimer les fleurs.
Il sourit. Les fleurs leur sont un sourire commun.

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