Monsieur et Madame
Martinet eurent six enfants mais ils devinrent tous adultes.
dimanche 29 avril 2018
samedi 28 avril 2018
vendredi 27 avril 2018
père repère
Débarqué
est le nouveau livre de Jacques Josse qui vient de paraître
aux éditions de la Contre Allée. « Débarqué » dit en
un mot l'état de cet homme qui, pour raison de santé, n'a jamais pu
s'embarquer comme son capitaine de père, breton bien sûr, et qui
n'a pu voyager que dans ses rêves et dans les livres. Cela quand il
ne n'était pas occupé à gagner sa vie et celle de sa famille en
remettant le courant à ses voisins qui le perdait sans cesse –
électricien qu'il était devenu dans le hameau un peu perdu qu'ils
habitaient. De ce hameau on croise aussi les habitants qui, eux, trop
souvent, croisent la mort. La mort bien sûr parce que le temps
passe, on sent grandir le jeune Jacques, oui c'est lui qui raconte,
Jacques Josse, qui évoque plutôt qu'il ne raconte la figure
paternelle ; mais quand même la mort est là un peu plus
présente qu'ailleurs, c'est comme ça quand les vies ne sont pas
faciles. Celle du père non plus ne l'est pas, mince et frêle
silhouette de héros hanté par le haut mal, régulièrement terrassé
par ses crises et s'accrochant à la terre, solidaire de tous malgré
tout, solide quand même en fait, on s'en rend compte peu à peu, car
il dure, droit comme un phare dans la tempête, comme le repère
qu'il ne cesse d'être même quand il a cessé d'être.
jeudi 26 avril 2018
Nouvelles très brèves (1)
Comme elle était en
retard de dix minutes à notre rendez-vous, pendant que je
l'attendais j'ai écrit un recueil de nouvelles très brèves.
Celle-ci est la première.
vendredi 20 avril 2018
Abiographie d'un auteur effacé : la Dissipation, par Nicolas Richard
Parler
de son sujet ce n'est vraiment pas parler du livre, me dis-je en
refermant ce livre-ci qui, si j'en résumais son contenu en trois
mots, pourrait faire penser à ce livre-là, alors qu'il n'y a pas
plus éloigné, non il n'y a pas plus éloigné de Toutes les pierres de Didier da Silva que la Dissipation de Nicolas
Richard ; même si les deux évoquent des figures d'écrivains,
vraiment j'insiste : rien à voir – sauf à dire le plaisir
que chacun très différemment m'a procuré ; foin de l'apparent
sujet, je suis le seul point commun (c'est le lot du lecteur).
La
Dissipation en revanche ne cache pas sa référence à la
Disparition, un sipa y remplace un pari ; Nicolas Richard en
effet en fait un autre. Car c'est moins la lettre que l'être qui
dans la Dissipation non pas disparaît mais en effet se
dissipe, au point que du nom l'écrivain ne reste que l'initiale, de
l'être demeure la lettre, bien sûr que c'est un P, bien sûr que
non ce n'est pas Perec ; l'auteur de ce livre est aussi
traducteur, je vous laisse chercher qui se dissipe, c'est facile. Car
le traducteur ne veut pas trop en dire, je parle à présent de celui
qui dans ce livre parle, c'est aussi l'un des personnages, traducteur
de P soucieux de préserver l'effacement de son auteur, en
correspondance avec une étudiante en thèse, mais l'est-elle
vraiment ? Roman d'espionnage est-il précisé sous le
titre et à la lire c'en est un, tous les ingrédients y sont.
D'autres voix font rumeur autour de P, dont celle de « celui
qui va trop loin », par les yeux duquel le roman d'espionnage
le redevient au pied de la lettre.
La
figure de l'écrivain est un trou noir, jusqu'à quel point P en joue
nul ne peut le dire. Il y a aux Etats-Unis une mise en scène de
l'écrivain à laquelle certains sont tentés de résister, comme on
les comprend ; en Europe aussi sans doute mais la mesure y est
moindre. Ce P qui refuse d'apparaître n'en devient que davantage un
centre de gravité des fantasmes ; le plus anodin détail, la
plus banale anecdote s'y pare soudain de l'aura des mythes, résonne
comme un oracle sibyllin. L'abiographie de l'auteur effacé devient
l'un de ses plus fameux roman : son traducteur Nicolas Richard
l'a traduit.
jeudi 12 avril 2018
Relis-toi.
J'ai
écrit ça, je croyais que c'était bon mais à la relecture c'était
mauvais. Alors j'ai laissé reposer et puis je l'ai réécrit et là
j'avais vraiment l'impression que c'était bon mais à la relecture,
eh bien c'était mauvais. Donc j'ai laissé reposé, et puis j'ai
tout remis à plat et puis je l'ai réécrit mais alors complètement
différemment et alors là j'avais vraiment l'impression que c'était
bon, mais quand je l'ai relu le lendemain en fait c'était quand même
mauvais. Je crois que je vais le laisser reposer un peu et puis
j'essaierai de le réécrire.
mardi 10 avril 2018
vivre de soi-même
Je
poste ça là, bien que ça n'ait a priori aucun rapport avec la
littérature – plutôt avec la botanique, une autre littérature
pour moi. C'est une photo, prise à l'instant, d'une grosse branche
de saule, de Salix erythroflexuosa pour être précis, en
début de feuillaison. Ce serait parfaitement compréhensible en
cette saison si cette branche, je ne l'avais pas sciée moi-même, à
la fin de l'été dernier, et laissée dans le jardin où, je
précise, elle ne s'est pas enracinée (je l'ai déplacée moi-même
il y a un mois et demi à peu près). Elle vit donc encore, toute
seule ; elle vit d'elle-même.
samedi 7 avril 2018
Vers Quélen
Dominique
Quélen est le récent auteur de deux livres qui pour ne pas être
parus chez le même éditeur (le premier l'est chez mes chères
éditions Louise Bottu, qui confirment leur bon goût, l'autre dans
la précieuse collection Poésie des éditions Flammarion) n'en sont
pas moins jumeaux, comme leurs titres, Avers pour l'un, Revers
pour l'autre, ne le cachent pas. Évidemment « jumeaux »
ne veut pas dire « mêmes », vous en connaissez sans
doute chez les humains, chez les livres c'est pareil. Mais il y a
entre eux une affinité intérieure, de page à page. Par exemple,
comme à la page 46 d'Avers je lis ceci
j'ouvre
Revers à sa page jumelle, 46 aussi donc, pour y lire cela
Mais
ne vous y trompez pas. Ce que je vous dis là n'est qu'une piste, et
la lecture de l'un ou de l'autre peut suffire à sa lecture, si ce
n'est que celle-ci ne sera pas la lecture des deux – voire des
trois, car je lis en quatrième de couverture de Revers que
celui-ci achève ce que, peut-être abusivement, j'appellerai un
cycle non de deux, mais de trois, car il me manque le premier, Basses
contraintes, paru celui-là aux éditions Théâtre
Typographique.
lundi 2 avril 2018
Traversée d'océan, de chevaux et de taureaux ; moutons sur l'Atlantique
Traversée
est à ma connaissance le premier livre de Francis Tabouret, récemment
paru aux éditions POL. C'est un livre qui ne raconte presque pas. Un
peu quand même : la traversée de l'Atlantique, d'un homme
chargé de convoyer des chevaux, des taureaux, des moutons, de la
métropole aux Antilles, sur un porte-container, équipage
mi-français mi-philippin ; le Fort-Saint-Pierre. Entre les
deux, l'océan. Il ne se passe rien que ce qui doit se passer. Pas de
rebondissements, pas d'intrigue : les professionnels connaissent
leur métier. Une fois le bateau parti, il n'y a plus comme événement
que l'unique et rituelle ouverture de la « cave » :
chacun y fait ses achats. Ça se passe donc comme ça doit se passer.
Et tout cela est dit sans esbroufes. C'est un journal, il y a les
dates, les lieux, du 24 septembre au terminal à containers
Moulineaux de Rouen, jusqu'au 8 octobre, à la Pointe des Grives à
Fort-de-France. La langue est plutôt élégante mais factuelle. Même
pour dire ce qui est ressenti, elle s'emploie à dire ce que sont les
choses – occurrences nombreuses du verbe être, notamment en début
de fragments : « La mer est une plaine », « Le
bateau est un monde de ponctualité et de routine » et en
approchant de la côte – de la fin « La perte de l'horizon
est un deuil ». Et c'est là, peut-être, au moment de le
refermer, qu'on prend conscience de ce qui fait la force de ce livre
discret : on y serait volontiers resté encore, on est un peu
triste qu'il soit fini. On s'y était attaché, aux taureaux, aux
chevaux, même aux moutons. D'ailleurs c'est vrai, en fait, tout au
long de la lecture, on ne l'a pas lâché un instant, ce livre.
mardi 27 mars 2018
au point du jour
J'ai
pris gîte en ce monastère délabré.
Un
lumignon près duquel j'ai le cœur transi.
Mon habit de voyageur qui le séchera ?
En versifiant, je retrouve un peu de
mon calme.
Le bruit de la pluie longuement se fait
entendre.
Encore attentif, me voici au point du
jour.
Ryôkan, Poèmes
de l'ermitage, traduction par Alain-Louis Colas, éditions Le
Bruit du Temps, 2017.

dimanche 25 mars 2018
A vous qui avant nous vivez
A vous qui avant nous
vivez, un titre comme le vent qui soufflerait d'une galerie
rouverte après 36000 ans et nous rappelle que d'autres hommes en
effet ont vécu là avant nous et se sont émerveillés des œuvres
de quelques-uns des leurs, hommes comme nous mais que nous disons
Aurignaciens, car tout ici nous parle d'un lieu, redécouvert en 1994
seulement : la grotte Chauvet. Ce nouveau livre de Nathalie
Léger-Cresson (rappelez-vous Hélice à deux, chez les même
éditions des femmes Antoinette Fouque) n'est pas une visite, pardon,
si, est une visite de la grotte Chauvet mais autrement : si la
table des matières correspond en effet, pour sa plus longue partie,
à la liste des salles, chaque chapitre, donnons-leur ce nom faute de
mieux, fait la part belle à l'imagination, plus qu'il ne décrit la
salle – ce qui, en fait, est une autre manière de décrire ce lieu
voué à l'image. Déjà à la fin de l'introduction deux hommes et
une femmes, doubles gravettiens des trois inventeurs de 1994,
redécouvrent après 2500 ans la grotte oubliée de leurs ancêtres
aurignaciens (car avant le grand oubli de 30000 ans il y en avait
déjà eu un de 2500) :
« Oui mes
familles ! Les Ancêtres qui chantaient les oiseaux,
grandissaient les arbres, sifflaient les vents et couraient les
animaux, ils ont tracé là tous les Esprits-Souffles. A la rivière
Serpent Bleu. Pas juste un bison, pas juste un cheval, pas juste un
lion : tous, tous les Esprits-Souffles ! Comme nos
Vieux-Vieux-Vieux parlaient, avaient oublié où. »
Puis chaque salle est
l'objet d'une évocation imaginaire, consanguine et communicative, à
l'issue de laquelle je me suis rendu compte avec surprise que non, ce
n'était pas de la grotte Chauvet que je sortais mais juste du livre
de Nathalie Léger-Cresson, avec une furieuse envie d'y aller voir,
au moins en reconstitution puisqu'on préserve la grotte pour nos
descendants qui viendront 30000 ans après nous – on peut rêver,
et on ne s'en prive pas après une telle lecture.
dimanche 18 mars 2018
Bientôt toutes les pierres
Je veux écrire un billet
sur le nouveau roman de mon ami Didier da Silva. Qu'il soit un
ami n'est pas tout à fait anodin, je parle de ma lecture, de comment
je le lis après avoir lu tous ses autres livres, depuis le premier,
Hoffmann à Tokyo, y compris tous ceux qu'un peu coquettement
il renie, je le reconnais bien là ; et jusqu'à L'ironie du
sort, il n'y a pas si longtemps, laquelle marque un tournant, j'y
reviendrai.
Ma phrase n'est pas tout
à fait aussi da silvesque que je la souhaiterais, elle filandre un
peu, pardon Didier ; et puisque c'est moins ton livre que ta
phrase que je veux évoquer, ou du moins lui à travers elle d'abord,
j'ouvre celui-là au hasard, et y recopie celles-ci :
« Il avait beau
tenir ces propos décousus dans un français parfait, elle [vous
aurez reconnu l'armée française, note d'Annocque] ne songeait
certainement pas à prendre à son service un jeune Prussien à l'air
hagard, s'il vous plaît, monsieur, circulez, et c'est une faveur
qu'on vous fait. La providence lui sauva la mise en mettant sur son
chemin un jeune médecin-major croisé à Paris en 1801, à la
faculté ; prenant le pouls de la situation, le brave garçon
l'abrita chez lui, en qualité de domestique pour la galerie, avec
défense expresse d'en sortir ; il avait eu une chance de damné
en n'excitant pas davantage la méfiance des autorités, on en avait
déjà fusillé pour moins que ça et récemment encore un de ses
compatriotes, pris pour un espion russe, avait été passé par les
armes. »
Les grammairiens n'auront
pas manqué de remarquer la tendance de la phrase da silvienne à la
parataxe, les stylisticiens parleront plutôt d'asyndète, va pour
asyndète car c'est bien du style que je parle, c'est bien du
style que je pars. Il y a dans ces phrases, telles qu'elle naissent
sous la plume de l'auteur, un effacement de la subordination qui
amène le lecteur à mettre tout ou presque sur un pied d'égalité.
Or ce qui moi me fascine, c'est la parfaite cohérence, peut-être
légèrement inconsciente mais je ne désespère pas, que dis-je,
j'ambitionne carrément de faire découvrir à l'auteur quelque chose
sur lui-même, la parfaite cohérence disais-je entre cette
caractéristique de la phrase et l'ambition même du roman – sur le
plan macro-structural, aurais-je osé proclamer il y a une trentaine
d'années, quand ces vocables-là étaient encore à la mode. Car, de
la même façon que nous avons dans la phrase de Didier une
juxtaposition de propositions entre lesquelles le lecteur est invité
(et non pas contraint) à restituer les rapports, Toutes les
pierres (c'est son titre, il est magnifique et encore plus après
lecture, vous comprendrez pourquoi je ne l'ai pas cité d'emblée)
nous raconte conjointement la vie du poète Li Baï qui, citons sans
vergogne la quatrième de couverture, « arpenta la Chine du
VIIIe siècle », et celle du « terrible Heinrich von
Kleist, mort très jeune en 1811 ». Et bien évidemment
l'invitation précitée, à restituer les rapports entre les
propositions de la phrase, vaut aussi bien au niveau supérieur des
récits – car il y en a plusieurs, qui alternent, ou non, selon les
changements de chapitre. En musicien qu'il est (et que je ne suis
pas, vous me pardonnerez les approximations), Didier sait qu'un motif
vaut par la confrontation avec un autre, les deux se répondent ;
l'effacement relatif des patronymes pour un il commun facilite
le passage de l'un à l'autre, Li Baï bien sûr n'est pas Kleist ni
inversement, mais enfin chacun pourrait l'être, c'est là affaire de
circonstances ; lisons-les. Li Baï et Kleist et pas qu'eux, car
d'autres artistes, pas musiciens pour rien ceux-là, viennent faire
résonner de leurs destins les destins des deux principaux
protagonistes, suggérant par là même au lecteur, en tout cas à
moi et après tout j'en suis un, une figuration de l'infini : en
effet d'autres destins, une infinité à l'évidence, pourrait venir
à leur tour faire écho et contrepoint à ceux déjà évoqués, et
ça n'est sans doute pas pour rien que, malgré la mort au bout de la
vie, le livre de Didier se refuse à finir, voici qu'après sa fin
viennent des notes qui n'en sont pas et qui le poursuivent de
l'intérieur, puis des « dettes » en guise de
remerciements aux livres qui ont nourri le travail de mon érudit
ami, on n'a pas fini de lire ; et je repense à l'Ironie du sort, dont je disais plus haut que c'était un virage, en effet,
c'est le moment où Didier da Silva a décidé de ne parler non pas de
tout ce qui existe, mais, moins modestement, de faire sa fête à
l'infini.
PS : Je m'avise que
Toutes les pierres ne paraîtra (sous une belle couverture de François Matton) aux éditions de l'Arbre
vengeur que le 5 avril prochain. Vous êtes déjà sur les braises.
Pardonnez-moi de m'en réjouir.
dimanche 11 mars 2018
Elise et Lise à Saint-Germain
Belle rencontre vendredi
avec les élèves du Lycée Léonard de Vinci de
Saint-Germain-en-Laye, merci à eux et à leurs professeurs, ainsi
qu'à la médiathèque de Saint-Germain qui nous accueillait. C'était
pour Elise et Lise, qui fait partie de la sélection du Prix
Littéraire des Lycéens d'Ile-de-France. Car c'est à ça que
servent (que doivent servir en tout cas) les prix : permettre de
belles rencontres.
lundi 5 mars 2018
jeudi 1 mars 2018
La vérité diffamatoire est-elle un oxymore ?
On s'interroge sur le
sens des mots et les mots à leur tour nous interrogent sur ce que
nous en faisons. Ainsi du verbe diffamer et de sa famille
diffamatoire et diffamation. Je lis sur un site
jurifiable (c'est son nom) que la diffamation « est une
infraction pénale passible de lourdes amendes – en particulier
lorsque les propos diffamatoires sont proférés de manière
publique » ainsi que la définition juridique suivante « La
diffamation est une notion juridique qui désigne le fait de
tenir des propos attentatoires à l’honneur et à la dignité d’une
personne de manière intentionnelle », ce qui est assez
conforme à la définition du lexicographe, puisque le TLF me
confirme que diffamer consiste à « chercher à porter
atteinte à la réputation ou à l'honneur de quelqu'un par des
écrits ou des paroles ».
Très honnêtement si
j'avais lu ces définitions sans idée préalable, rien là-dedans ne
m'aurait choqué. Mais il se trouve que j'avais à l'esprit la
question du mensonge, et qu'il me semblait qu'il y avait
nécessairement, dans la diffamation, du mensonge. Vous
remarquerez que non. Si vous dites la vérité sur une personne mais
que cette vérité est attentatoire à son honneur et à sa dignité,
ça relève quand même de la diffamation. N'allez pas signaler à la
police votre voisin dont vous savez très bien qu'il bat femme et
enfants dès lors qu'il a un peu bu : même vrai ça pourrait
rester de la diffamation. Mais à regarder nos puissants on comprend
qu'un tel flou puisse être utile.
lundi 26 février 2018
cet homme si souvent entré ! si souvent sorti !
Le père se proposa
d'extraire du couloir de l'entrée quelques caisses afin de faciliter et Eugen lui demanda de quelles caisses il voulait parler et le père
dit par exemple les dix premières celles qui bloquent la porte et
Eugen demanda de quelle porte il voulait parler et le père répondit
sans aucun doute la porte d'entrée et Eugen questionna de quelle
entrée il était question et le père dit celle qui mène au-dehors
alors Eugen répliqua c'est pas plutôt une porte de sortie qu'il
faudrait dire et le père le lui accorda donc Eugen conclut en
proposant pour sa part d'avaler le trousseau de clés. Le père
soupira, s'esquiva. Sa façon d'entrer ! Sa façon de
ressortir ! Eugen ne manquait jamais d'admiration pour cet homme
si souvent entré ! si souvent sorti ! et rentré ! et
ressorti ! revenu ! reparti ! et encore ! et
toujours !
C'est un extrait de la Ritournelle, de Perrine Le Querrec, paru aux éditions Lunatique à la toute fin 2017 et même si se contenter d'un extrait est une
facilité trompeuse celui-ci devrait suffire pour vous dire à quel
ce livre est fort, sans doute mon préféré de son auteur avec le Plancher qui reparaît en avril prochain aux éditions Le Festin.
dimanche 18 février 2018
Le retour (34 ans en arrière)
Je suis retombé
là-dessus. C'est un truc que j'ai écrit en avril 84, j'avais vingt
ans. On me reconnaît bien, je trouve.
Le
retour
C’était
ça. Cette idée fixe, cette perturbation. Je l’avais marquée
pourtant, c’est moi-même qui l’avais marquée, au dos du ticket,
à côté de l’heure du départ à l’aller, l’heure du retour.
Maintenant encore, j’ai envie de dire 10 h 30. C’était là,
inscrit dans mes rouages. Pourtant, au dos du ticket, c’est 10 h
que j’avais écrit. Probable que ça ne me satisfaisait pas. Pas
pour l’heure, oh non, mais… c’était une question d’esthétique,
probable. D’ailleurs quand madame
B m’a demandé à quelle heure partait le bateau, 10 h 30, que j’ai
dit, j’en étais sûr. Heureusement, enfin, pas vraiment
heureusement, je n’aime pas avoir l’air sûr, alors j’ai dit
que j’allais vérifier. J’ai vérifié, et j’ai constaté avec
surprise que c’était 10 h. Mais ça ne s’est pas inscrit dans
mes rouages. Au fond, c’est resté 10 h 30.
Je
suis passé à la gare, alors, pour vérifier les horaires des
trains, et j’en ai choisi un, pour 10 h, qui, j’étais sûr,
devait convenir. J’ai imprimé l’heure du train dans ma tête,
mais l’heure du bateau, elle, s’était effacée, j’en étais
revenu à 10 h 30. Sûr que plusieurs personnes m’ont demandé à
quelle heure il partait, sûr que je leur ai dit à 10 h 30. Si
ç’avait été 11 h, ç’aurait pas été grave. Tout ça, c’est
parce que les chiffres après la virgule, enfin, c’est des chiffres
en plus, c’est pas des chiffres en moins, ou à peu près, en tout
cas, quoi, ce qui reste, c’est juste le début. Si ç’avait été
11 h, j’aurais jamais dit que c’était 10 h 30. J’aurais
sûrement dit 11 h 30.
Mais
l’heure du train, elle, du bon train, elle était restée. Et voilà
que Monsieur B me propose de m’accompagner à la gare, à condition
d’y aller vingt minutes plus tôt. Je me dis, j’aurai le train
d’avant, pour le changement, c’est plus sûr. Mon train en effet
était à 8 h 32, et je constate arrivé à la gare qu’il y en a un
à 8 h 17. L’avantage n’était pas énorme, surtout que le train
de 8 h 32 était plus rapide que celui de 8 h 17, mais enfin. Je
demande à un employé, il me dit que c’est au bout de ce quai-ci.
J’y vais, je m’installe sur un banc. A 8 h 16 à ma montre qui,
je le sais, avance un peu, un train arrive, s’arrête. Je me dis,
c’est celui-là, mais comme il est particulièrement court, je
remonte un peu vers la gare et monte dans le dernier wagon de seconde
classe. Là, je sors mon livre, en attendant que le train parte.
Mais à l’attitude
des voyageurs, je soupçonne quelque chose. Je leur demande s’il y
a un autre train sur la voie derrière le nôtre, ils me répondent
que oui. Je me précipite à la porte, pour le voir partir. Je
retourne à ma place, je leur demande si le train va bien où je
vais, ils me répondent qu’ils pensent que oui. Je reste encore un
peu. Je mûris la question, et finalement je descends du train et
demande à un employé s’il va bien là où je crois qu’il va. Il
me répond que non, que c’est celui-là, là-bas, qui y va. Je
regarde ma montre, je comprends que j’ai raté le train de 8 h 17,
qu’à cela ne tienne, je prendrais celui de 8 h 32, que j’avais
prévu de prendre. De toutes manières, avec le changement, ça ne
changera sûrement rien.
Je
sors mon livre, le train part, je lis quelques pages, enfin je
constate que l’on va bientôt arriver à la gare de correspondance.
Je reconnais la ville, le train s’arrête, je descends. D’après
mes souvenirs, c’est sur la dernière voie que sera le train que je
dois prendre. Il y a un train sur cette voie, je demande à un
employé s’il va bien où je veux aller, il me répond que non,
mais que le prochain sûrement. Je m’assois sur un banc. Puis je
retourne lire le panneau, qui me confirme dans mes opinions, quand
l’employé vient vers moi et me montre sur le tableau de quel train
il s’agit, que j’ai déjà repéré, il me montre le chiffre de
la voie, et comme je ne réagis pas, il me dit que ce n’est pas
cette voie-là, c’est l’autre là-bas. Je le remercie et vais à
la voie indiquée.
En
effet il y a là une jeune fille avec un sac à dos. Un train arrive,
je monte dedans, je constate qu’elle reste sur le quai. Le train
part, je vois alors un employé qui change les panneaux que je
n’avais pas lus, j’ai un doute, je demande à un passager, il me
répond juste que non. Je me mords les doigts. Je pense descendre à
la prochaine station. Le passager vient vers moi, me conseille de
descendre à la prochaine station, de prendre un train en sens
inverse. Le train s’arrête, je descends, passe la passerelle,
arrive sur l’autre quai, c’est une toute petite gare, il n’y a
personne, juste deux gars qui peuvent passer pour des employés. Je
leur demande à quelle heure est le prochain train, ils me répondent
à 9 h 22. Il est 9 h 15, c’est bientôt. A 9 h 30, aucun train ne
s’est arrêté, je leur demande à nouveau, un des deux va
vérifier, c’est 10 h 22. La gare n’est pas importante, les
trains ne s’arrêtent que toutes les deux heures.
Je
dis que je n’ai plus qu’à faire du stop, ils m’indiquent la
route à prendre. Sur la route, je redemande à une dame, elle
confirme. Peu de temps a passé, une voiture s’arrête, le jeune
homme veut bien me conduire à la gare de correspondance. Il ne
connaît pas la ville, on la trouve quand même. Je le remercie, je
rentre dans la gare, un employé me demande mon ticket, puis me dit
qu’il y a un train à 10 h 06. Je retourne sur le quai, le même,
en lisant bien tous les panneaux. Je calcule, je devrais arriver à
l’heure. Le train arrive, je monte dedans. Je sors mon livre. Le
train roule. On arrive au port. Je descends. Je remarque qu’il n’y
a presque personne. Je connais l’endroit, je vais au service des
douanes, c’est fermé. Il est 10 h 25 à ma montre, il devrait y
avoir foule. Je reviens en arrière, je demande à une employée,
elle me répond que le bateau est parti à 10 h. Je dis qu’on
m’avait dit que c’était 10 h 30, je vais m’asseoir. Je sors
mon ticket et au dos je lis « retour 10 h ».
mercredi 14 février 2018
Joyeuse Saint-Valentin à vous aussi !
Car elle avait regardé
par la fenêtre, elle aussi, Magda. Elle avait même dit :
« Mademoiselle Sonia est revenue à Kosko ».
Ou peut-être Magda ne
regardait-elle plus par la fenêtre parce qu’elle était occupée.
Elle était occupée par Liev, dont Magda comme si elle s’était
ravisée venait prestement de dégrafer le pantalon qu’elle avait
soigneusement boutonné quelques instants plus tôt, Liev qui
maintenant était gros et dur à l’intérieur d’elle Magda, et
qui par la fenêtre regardait Mademoiselle Sonia, Sonia, Mademoiselle
Sonia qui venait juste de rentrer à Kosko après avoir terminé les
préparatifs de ses noces, ses noces avec Liev ; c’était pour
ça qu’en la regardant Liev était gros et dur à l’intérieur de
Magda qui avait eu à cœur de s’occuper de Liev en l’absence de
sa maîtresse ; c’était pour ça qu’elle était tout le
temps si occupée, Magda, parce qu’en plus de tous les travaux
ménagers dont elle avait la charge à Kosko il fallait aussi qu’elle
s’occupe de Liev, surtout en l’absence de sa maîtresse ;
c’était pour ça qu’encore maintenant, alors que Mademoiselle
Sonia venait juste de rentrer à Kosko, Magda était encore tellement
occupée par Liev ; elle ne cessait d’aller et venir autour de
Liev tout droit et immobile, Liev qui était si gros et si dur à
l’intérieur de Magda que c’était comme s’il occupait tout
l’intérieur de Magda, et pourtant elle était grande, Magda, plus
grande que Liev même, et son nez aussi était grand, et ses narines
aussi au-dessus du visage de Liev étaient grandes, et Liev était
tout entier à l’intérieur.
Pas Liev, Quidam
éditeur.
dimanche 11 février 2018
comme une ligne de fuite
Printemps
1907. Un gamin se sauve avec son chien dans la forêt, on ne sait pas
pourquoi sauf qu'il n'est pas question pour lui de revenir. Il est
recueilli par un homme, un homme étrange si on le regarde avec les
yeux de la société, avant de repartir pour suivre la Caravane à
Pépère. Sur cette ligne simple comme comme une ligne de fuite
Thomas Vinau écrit avec la voix. Et c'est une voix collective, la
voix de tous les laissés-pour-compte, qui résonne aujourd'hui avec
celle des Roms et de ceux qu'on dit migrants. Je pourrais vous
recopier un passage pour vous montrer le travail sur la voix mais ce
ne serait qu'un passage, alors non. Je remarque en passant qu'il y a
un peu deux livres successifs, dans ce livre. L'histoire singulière
d'un garçon qui retourne à l'état de nature, et puis celle
plurielle de la caravane à pépère où le garçon devient témoin
d'une aventure collective. Ce n'est pas un défaut, non, pas du tout.
D'ailleurs dans celui qui jusqu'à présent était resté mon Vinau
préféré, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, c'était le
cas aussi, deux livres : un en mouvement un autre arrêté. Avec
le camp des autres, paru chez Alma au printemps 2017, je crois
que j'ai un nouveau Vinau préféré.
mardi 6 février 2018
parler de Taqawan
Taqawan d'Eric Plamondon pour sa part possède plutôt un sujet de type
« noyau » (pour qui se sentirait égaré par cette
métaphore botanique, cliquez donc ici), qui présente qui plus est
l'avantage de l'Histoire et de la géographie, et d'une Histoire et
d'une géographie plutôt méconnue dans notre vieille France –
celle du peuple Mi'gmaq aux confins du Québec et du
Nouveau-Brunswick. Méconnue en France mais peut-être au Québec
même, car dans cette histoire de violence faite à un peuple, la
plus grande est sans doute l'effacement de la mémoire collective.
Faire
semblant de parler de Taqawan consisterait donc à vous dire
de quoi ça parle et cette fois vraiment ce serait facile, mais après
mon billet de la dernière fois ce serait malvenu de ma part. Alors
je préfère évoquer cette construction quasi musicale où
l'intrigue principale (paritaire avec ses quatre héros : deux
Amérindiens / deux Blancs ; deux femmes / deux hommes) tient
lieu de motif principal auquel vient donner son relief des fragments
alternés tantôt empruntés à la presse, tantôt à l'Histoire où
légendes du peuple Mi'gmaq, voire à la cuisine – car pour
l'anecdote j'ai été impromptu invité à lire en librairie la
recette de la soupe aux huîtres, l'auteur lui-même n'avait pas trop
l'air désireux d'y goûter, alors que moi, eh bien, pourquoi pas ?
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