lundi 28 juin 2021

La fille que ma mère imaginait

On pourrait facilement passer à côté d’un premier roman publié chez un nouvel éditeur. On pourrait facilement passer à côté de la Fille que ma mère imaginait, le premier roman d’Isabelle Boissard, publié par la toute nouvelle collection Les Avrils. Ce serait dommage – en tout cas ça aurait été dommage pour moi. En le regardant d’un peu loin, on pourrait dire qu’il y a deux sujets, presque deux romans, dans ce roman. L’expatriation du conjoint qui suit son conjoint est le premier. Une sorte de moule, une invitation à se conformer, comme si la chose allait de soi. À la troisième expatriation, de soi elle va de moins en moins ; les secousses sismiques de Taïwan donnent corps à une secousse intérieure. Et puis presque aussitôt c’est le retour provisoire et brutal : voici que la narratrice est rappelée en France au chevet de sa mère. Et c’est un retour au passé aussi. Un renvoi à celle qu’on a été, qu’on n’est plus ; la narratrice est ce qu’elle appelle elle-même une « trans-classe ». Car la question essentielle que pose ce roman est précisément la question essentielle : qui est-on ? Entre la mort du père pendant l’enfance modeste et l’oisiveté du « conjoint suiveur », femme dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, qui est celle qui note ses pensées dans son carnet en moleskine ? Aucune complaisance dans la manière dont sont rapportées les pensées de la narratrice, que ce soit à propos des fantasmes engendrés par l’écrivain mâle qui anime l’atelier d’écriture auquel elle participe, ou de l’oubli assumé de ce que ça fait vraiment de perdre son père quand on a juste dix ans. Isabelle Boissard a ce talent auquel je suis si sensible, celui de sculpter la mauvaise conscience, les pensées répréhensibles, avec son burin d’humour. Une belle réussite.




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