Voilà, j’ai lu Arrêt sur enfance, dont la parution m’avait échappé, on est tellement mal informé ; c’est grâce à un grain de lettres, qui en parle avec cœur et esprit, cliquez donc, que le mal est réparé.
Un mal à réparer, il y en a un aussi dans Arrêt sur enfance. Pour mémoire, il s’agit du dernier, dernier au sens d’ultime, livre de Manuela Draeger, laquelle, pour ceux qui ne le sauraient pas, appartient à une communauté d’auteurs imaginaires dont le porte-parole est Antoine Volodine, et à qui nous devons déjà Onze rêves de suie, Herbes et golems et Kree, tous les trois aux éditions de l’Olivier, et également de nombreux titres destinés à la jeunesse – ce qui n’est pas sans faire sens – et publiés à l’école des loisirs – mais que je n’ai pas encore lus. Le dernier Manuela Draeger et l’avant-dernier de tout l’édifice post-exotique.
Le mal à réparer dans Arrêt sur enfance, c’est l’arrêt du temps. Car pour que le jour se lève, il faut, après avoir traversé en rêve une forêt de noms d’arbres plus que d’arbres véritables – ici l’on se souvient d’Herbes et golems –, il faut tuer le Gros. C’était Magda, l’une des enfants perdus du dortoir, qui en était chargée ; or Magda et morte, et elle a dit à Yaki qu’il faudrait qu’il s’en charge après sa mort. On est, comme souvent, comme toujours dans l’univers post-exotique, dans un univers qui ne fait pas un partage clair entre rêve et réalité, entre vie et mort. Le jour donc ne se lève plus. Le rapport n’est pas dit avec le fait que les « enfants » perdus, tels Peter Pan (mais, moins loin de nous, j’avoue avoir aussi pensé aux personnages de Colonie de vacanse, la brève et trop méconnue BD d’Imagex), non seulement ne grandissent pas mais éprouvent une véritable répulsion à l’égard de l’âge adulte et de l’éventualité même de devenir adulte, cela équivalant à une totale métamorphose. Pourquoi dès lors tenir tellement à ce que le temps reprenne son cours ? L’enfance n’est-elle pas le moment de la vie où celui-ci semble ne pas passer ? L’univers obéit à des règles absurdes dont on ne peut que se plaindre ; le Gros acquiescerait.
Il faut dire aussi que les enfants n’en ont pas l’apparence telle que nous nous la figurons. Ce sont des figures ornithomorphes – j’aurais préféré « ornithoïdes » mais il semble que le mot ne soit pas attesté – mais dépourvues du caractère menaçant que celles-ci revêtent souvent dans l’univers post-exotique. Les visages et les corps sont couverts de plumules, des ailes permettent de parcourir de faibles distances – évidemment elles disparaissent à l’âge adulte redouté. Car l’enfance du dortoir est marquée par une tendresse mutuelle, à la fois charnelle et verbale : avec Jessica-toute-belle, Tatiana merveilleuse, et toutes les « sublimes du dortoir ». Ainsi sont dénommées les figures féminines ; les masculines, moins enclines à se charger de tuer le Gros – à faire en sorte que le jour se lève – s’appellent toutes plus ou moins Yaki, ou plutôt ont des prénoms tellement proches les uns des autres qu’on peine à les distinguer.
Yaki, c’est le nom de la voix qui entend l’autre voix dès l’incipit : « Une voix soudain. Juste à côté de moi. » C’est le nom du narrateur, dira-t-on. Et comment appellera-t-on ses destinataires ? Car Yaki s’adresse à quelqu’un. Sans doute ne sait-il pas à qui. En tout cas, il ne sait pas comment ça se passe chez ceux que j’ai envie d’appeler « nous ». Peut-être Yaki est-il celui qui ne sait pas. C’est sans doute pour ça que l’autre voix, pas la sienne, lui dit en boucle « Va pas faire pire, Yaki ! Réveille-toi ! » Mais comment faire pire que ce qui nous est donné à voir ? Comment ne pas faire pire ?
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