samedi 31 janvier 2026

Souvenirs de ma mère, 32 (les Singes rouges) : Martinique, 1938 ?

Tailler la raie


On l’a inscrite à l’école à l’Ermitage, avec son cousin Mane, qui avait le même âge. C’était à cinq kilomètres de là.

Pour aller à l’école, ils s’accrochaient clandestinement à un cabrouet (une charrette à chevaux). En bas de la pente, ils le lâchaient pour remonter le Boulevard de la Levée (aujourd’hui c’est le Boulevard Charles de Gaulle) jusqu’à Galliéni, où ils étaient autorisés à monter dans le minibus des instituteurs, qui les amenait à l’Ermitage.

À l’école ils étaient mal vus par les autres enfants ; on les considérait comme des privilégiés parce qu’ils arrivaient avec les instituteurs.


Ils ne sont pas restés longtemps à la Cité des Bons Enfants, le logement était trop petit. Ils se sont installés rue François Arago, avec la grand-mère et les cousins. Plus tard on l’a surnommée la rue des Syriens, cette rue ; c’est devenu leur quartier. Raphaël Confiant a même écrit un livre : Rue des Syriens.


Toutes les histoires ont leur géographie. Pour les lecteurs vraiment martiniquais, si jamais il y en a pour ce livre, des images précises s’associeront à ces noms de lieux. Pour le lecteur de ce livre qu’il est aussi, mais vaguement martiniquais d’origine seulement, martiniquais délavé, ce sont surtout des mots poétiques. Le dire suffit-il à ce qu’ils le soient pour tous ?


Un jour, son frère Maurice lui a demandé de lui faire une raie au milieu. Dans des cheveux crépus, ce n’est pas facile. Elle lui en a découpé une à la règle, avec des ciseaux. Son père était furieux. Elle s’est sauvée. Mais son père, et sa grand-mère aussi, avait l’habitude de lui donner des raclées à retardement, quand elle avait oublié sa bêtise.



mercredi 28 janvier 2026

Mon classique du mercredi : la dernière bande, de Beckett

Mais oui : il fut un temps où je connaissais par cœur ce passage de la dernière bande. Je crois bien que c’était pour Cause à l’autre, le spectacle que Danielle Auby avait monté quand j’étais encore son élève, en classe de première (j’en parlais déjà ici).

Mon téléphone m’a coupé juste avant le « non » sur lequel j’allais m’arrêter. Comme j’ai pris l’habitude de me contenter de la première prise pour ces lectures du mercredi, je vais faire comme si cette coupure avait un sens : comme ça elle en aura un.



mardi 27 janvier 2026

court toujours (338)

La plupart du temps je ne dis rien. Je laisse juste parler les mots.



Rappel : ce soir à partir à 19h30 à la librairie l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain, rencontre avec deux autrices des éditions Quartett : Charlène Dinhut pour Plak et Jessica Quiry pour diaporama(.zip) ; j’ai eu le plaisir de rédiger la préface du second. Venez donc !

lundi 26 janvier 2026

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 95

On avait fait descendre Messerschmied du transatlantique où il voyageait pour raisons professionnelles. Un canot l’avait amené jusqu’à la plage d’une île déserte, en pleine nuit, avec ses valises. C’était complètement invraisemblable, le forcer à un tel voyage, juste pour signer le contrat ! Il n’y avait pas même un bureau, tout juste une espèce de hutte dans les arbres qu’on atteignait au moyen d’une échelle de corde. Puis Messerschmied émergea de ce cauchemar : il était bien chez Brunnen, dans le couloir, son attaché-case à la main, tout rempli de sa propre importance, accompagné par Monsieur Schlehe qui gazouillait à ses côtés. Soudain, il sentit une colère étrangère qui montait derrière lui, sans parvenir à saisir ce qui la motivait, à ceci près que c’était lui, encore et toujours, le responsable de cette colère, laquelle se mua soudain en douleur, celle d’un coup de pied violent dans son postérieur, parce qu’il fallait se débarrasser de lui, parce qu’il n’avait rien à faire là, parce qu’il était non seulement indésirable mais carrément nocif, lui, Messerschmied.

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samedi 24 janvier 2026

Souvenirs de ma mère, 31 (les Singes rouges) : Martinique, 1937-38

Vivre serré


En Martinique aussi il y avait une école Saint-Joseph de Cluny, comme celle où elle allait à Cayenne. Mais on n’a pas pu l’y inscrire : ses parents n’avaient plus les moyens. Son père était désormais à la retraite. Quel âge avait-il ? Il devait avoir soixante ans, vraisemblablement, et sa retraite de douanier. Du coup ils n’avaient plus de logement de fonction, il fallait payer un loyer. Et de façon générale la vie était beaucoup plus chère qu’en Guyane.

Ils ont emménagé dans un logement qu’occupait sa grand-mère, à la Cité des Bons Enfants, route de la Folie. C’est dans la périphérie de Fort-de-France. Avec eux, il y avait ses cousins, les fils de Tante Éméla. Ils vivaient là parce qu’ils allaient à l’école en ville, alors que leurs parents habitaient à la campagne, à Balata. Avant leur arrivée, sans doute Tante Éméla aussi était là. Elle a dû profiter de l’arrivée de sa sœur pour retourner à Balata. Officiellement, les cousins étaient sur le compte de la grand-mère.

Son grand-père, ou plutôt le mari de sa grand-mère – car il n’a jamais été le grand-père de personne –, était mort avant la naissance de Tante Éméla, la cadette. C’est pour ça que les deux sœurs et leur mère avaient pris cette habitude de vivre si « serrées » ensemble. Serrées serrées. Et la maladie de sa mère, et le fait qu’elle ait passé tout ce temps avant de se marier ; ça n’avait que renforcer ce petit clan familial.

C’est pour ça que sa mère avait voulu quitter la Guyane et rentrer en Martinique. Son père serait sûrement volontiers resté en Guyane.


Tout ce passage était à la deuxième personne, dans la version précédente. C’était plus immédiatement compréhensible, et ça lui permettait de moins voir à quel point on entre dans le privé. Ça lui permettait d’éviter de se poser la question de savoir si ça il le mettait ou non. (Ça je le mets ou non?)

Ce qu’il faut retenir, c’est « serrées serrées », avec la toute petite pointe d’un accent créole difficile à définir que sa mère a gardé. Serrées serrées. Trop serrées.

Et puis aussi : Son père serait sûrement volontiers resté en Guyane. Il rapproche cette phrase d’une autre, un peu plus haut : « Son père, c’était quelqu’un. » C’était quelqu’un en Guyane. En Martinique, ce ne serait plus personne. Très vite, ce ne serait plus personne. 



mercredi 21 janvier 2026

Mon classique du mercredi : Malone meurt, de Beckett

Malone meurt est le premier roman de Beckett que j’ai lu – à moins que ce ne soit Mercier et Camier ; mais je crois bien que c’était Malone meurt. J’étais encore au lycée. Je l’avais acheté chez Brunel, la librairie des Mureaux ; c’est l’exemplaire que j’ai encore entre les mains. L’achevé d’imprimé est de 1969. Je ne l’ai pas commandé, il faisait partie du fonds de la librairie – depuis pas mal d’années ; je ne suis pas si vieux quand même. Mais c’était une époque où les librairies pouvaient se permettre d’avoir un fonds, bien plus important qu’aujourd’hui : il y avait moins de titres. J’ai lu Malone meurt et ça a été la première vraie rencontre avec un livre, avec le livre. C’était ça, déjà, que j’aurais voulu écrire.



mardi 20 janvier 2026

diaporama.zip ou la dépeinture poétique

Que je doive me trouver loin de là le lendemain aux aurores ne m’empêchera pas de me rendre mardi soir prochain à la librairie l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain dans le 20e, qui accueillent les éditions Quartett et deux de leurs autrices, Charlène Dinhut et Jessica Quiry dont les livres, respectivement Plak et diaporama(.zip), paraissent en ce moment dans la collection Prose libre. Il se trouve en effet que j’ai eu le plaisir de préfacer le second (ce qui ne m’empêche d’être actuellement plongé dans la lecture de l’autre).

Ne soyons pas chiche ; voici pour les amateurs de préfaces ce que j’ai écrit en ouverture à diaporama.zip :

Diaporama.zip ou la dépeinture poétique


Peut-être faudrait-il, pour bien faire cette préface, ne pas l’écrire. Peut-être faudrait-il, pour mieux faire, la peindre. Ainsi, peut-être, « On verrait autrement » (comme dit le zip liminaire). Car, Jessica Quiry l’annonce en avant-propos, les poèmes qu’on va lire sont inspirés d’œuvres qui ne sont pas dévoilées : c’est une invitation à visiter un musée dont les tableaux sont dissimulés plutôt que protégés derrière d’opaques rideaux. Invitation à réinventer, à repeindre ce qu’a vu l’exclusive regardeuse.

Jessica Quiry donne ainsi une forme poétique à ce qu’Umberto Eco appelle l’« ekphrasis occulte », laquelle se présente selon lui « comme un dispositif verbal destiné à évoquer dans l’esprit du lecteur une vision, la plus précise possible ». Il précise encore : « Dans une ekphrasis occulte, on part du double principe que si le lecteur naïf ne connaît pas l’œuvre visuelle dont s’inspire l’auteur, il doit pouvoir en quelque sorte la découvrir en imagination, comme s’il la voyait pour la première fois ; mais aussi que si le lecteur cultivé a déjà vu l’œuvre visuelle inspiratrice, le discours verbal doit être en mesure de la lui faire reconnaître ». Les ekphrasis occultes de Jessica Quiry, qui sont aussi des poèmes, peuvent-elles avoir cette précision dont parle Eco ?

« Une fermeture éclair dont le curseur et la tirette ont freiné l’allure

On y décèle quelques lueurs pas tout à fait au milieu

De chaque côté des raies beiges dorées

qui dansent un peu

Et derrière l’infime béance XL taillé en V

un dessous sage aux motifs blanc losange »

Le lecteur est ce regardeur aveugle à qui Jessica Quiry offre ses poèmes que je qualifierais volontiers d’alternatifs, en référence à cette pratique qui se développe sur certains réseaux sociaux inclusifs et qui invite à proposer un texte dit « alternatif » à l’image postée, à l’intention et l’attention des « personnes ayant des problèmes de vue ». Faute de vue, la poète nous propose une vision, la sienne, laquelle va en provoquer une autre, la nôtre. Ce regardeur aveugle que nous sommes doit-il pour autant être « cultivé », comme celui évoqué par Umberto Eco ? Il peut l’être (un peu) : « Nikitinguely » par exemple semble un titre transparent, de même qu’« IKB », d’autant plus l’International Klein Blue est mentionné en toutes lettres dans le corps du poème ainsi intitulé. (C’est le poème lui-même sans aucun doute qui me souffle l’emploi du mot « corps » : « Puis je sentis sur mon corps / des traces bleues encore fraîches / Sur les seins les cuisses les fesses / La femme-pinceau c’est moi m’écriais-je » Et c’est là que je me dis que je ferais pour ma part un pinceau assez différent de Jessica Quiry et que ce « je », qui s’impose progressivement tandis que le livre avance au fil du diaporama, ne propose qu’une vision singulière qui en invite d’autres. On lit encore, un peu plus loin, également en toutes lettres, « Picasso » à la page 47 ; mais Picasso ici est transformé en son : « J’entends le chant des galets les sirènes brailler / le frappement des pinceaux de Picasso » car « Picasso » en effet, vous n’êtes pas sans l’avoir remarqué, commence et se termine, au moins à l’oreille française, comme son outil symbolique. Picasso s’écoute quand on ne peut le voir.

Il y a quelque chose comme un ping-pong entre ce que l’artiste a peint et ce que le poème de Jessica Quiry dépeint – et dé-peint : on pourrait qualifier de dépeinture ce projet qui fait de la peinture des mots dans un livre, lequel livre peut être lu comme une incitation à peindre en retour, au moins par l’esprit, ce qu’on vient de lire, avec la certitude d’aboutir à tout autre chose que l’œuvre de départ, puisque à chaque regard, chaque lecture, se rajoute une subjectivité singulière et nouvelle, dans un infini partage.



lundi 19 janvier 2026

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 95

Messerschmied, au volant de sa voiture, allait chez Brunnen lorsqu’un policier armé d’un sifflet lui fit signe de s’arrêter. Il s’agissait juste d’un contrôle d’alcoolémie, mais cela suffit à provoquer la fureur de Messerschmied : ses nerfs, il avait du mal à bien vouloir l’admettre, étaient à cran. Il tenta de faire sentir à ce fonctionnaire de police à quel point il était pressé, mais comment parvenir à ce que quiconque autre que lui-même comprenne que la mission dont Messerschmied était investi – la signature du contrat – était essentielle ? Sans doute se montra-t-il involontairement grossier, car le policier devint de plus en plus intraitable et injonctif et il fallut bien, au bout du compte, que Messerschmied s’exécutât. Sa nervosité cependant lui faisait perdre le contrôle de son propre corps ; il avait beau s’évertuer, il ne parvenait à rien, et pendant ce temps l’heure du rendez-vous approchait, arrivait, serait bien dépassée ; l’occasion de signer le contrat serait une nouvelle fois perdue, gâchée, et ce avant même que Messerschmied n’arrive chez Brunnen ; ce serait bien la preuve que la faute lui incombait, à lui seul, Messerschmied ; ni Monsieur Schlehe ni n’importe qui d’autre chez Brunnen n’y était pour quoi que ce soit. Messerschmied était perdu, il soufflait, soufflait en vain sur les injonctions du policier, au point que la tête lui tournait et qu’il vit soudain, si réel qu’il aurait cru pouvoir le toucher, un animal énorme et monstrueux, d’une couleur aberrante ; ça ne faisait aucun doute, Messerschmied était en train de perdre la raison ; d’ailleurs il se mit à crier et à se débattre tandis que deux autres policiers, sortis d’on ne sait où, à moins que ce ne fussent des infirmiers, lui saisissaient fermement les bras et tentaient de le maîtriser.

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samedi 17 janvier 2026

Souvenirs de ma mère, 30 (les Singes rouges) : Martinique, 1937

 Changer son prénom


Elle avait changé de pays. Elle avait presque changé de famille. Et puis elle a changé de prénom. Ou plutôt : on a changé son prénom. Sans lui demander son avis.

Tante Éméla, la sœur de sa mère, trouvait que c’était trop « dur », comme prénom, Olga. Elle a estimé que ce serait mieux qu’on l’appelle par son deuxième prénom : Marie-Thérèse. Elle était comme ça, la tante, elle décidait pour sa sœur. Ou plutôt : c’est comme ça que c’était, entre les deux sœurs. Alors dès son arrivée en Martinique, tout le monde l’a appelée Marie-Thérèse, puisque c’est sous ce prénom qu’elle a été présentée. Même à l’école, elle a été inscrite sous le prénom de Marie-Thérèse.


Des années plus tard, de longues années plus tard, il a assisté à ce changement de prénom quand elle traversait l’océan. Et souvent il était prononcé avec plein d’affection, c’est sans doute pour ça qu’elle laissait dire. C’est resté son prénom d’Outre-Mer.


Ça ne lui plaisait pas mais elle n’avait que sept ou huit ans. Et on ne consultait pas les enfants, même sur ce qui les concernait directement.


Tante Éméla d’ailleurs ne s’appelait pas non plus Éméla. C’était un prénom inventé. Il croit que sur son état-civil elle s’appelait Marie-Victoire. Et sa grand-mère, qu’il a toujours entendu appeler « Tante Virgina » par les cousins de sa mère, ne s’appelait pas Virgina non plus, comme il l’a longtemps cru. Et il a eu bien du mal à retenir que son vrai prénom était en réalité Marie-Agnès.


Lui, tout le monde l’a toujours appelé « Philippe ». C’est à la fois son prénom officiel et son prénom usuel. N’empêche, parfois il a du mal à réprimer un petit sursaut de surprise quand on l’appelle « Philippe ». Il croit entendre les guillemets.


Se servir d’un autre prénom que le prénom officiel, c’était courant à l’époque. Il semblerait que ce soit un héritage inconscient de pratiques magiques ; on pourrait jeter un sort grâce au prénom, le quimbois est resté vivace longtemps aux Antilles. Mais il n’a jamais été question de ça devant elle.



vendredi 16 janvier 2026

ils se sont progressivement effacés

Une page de la Marchande d’oublies, de Pierre Jourde, que je suis en train de lire : « … et leur mort, en parachevant leur vie, les a fait devenir enfin pleinement eux-mêmes, c’est-à-dire rien. »



mercredi 14 janvier 2026

Mon classique du mercredi : l’Emanglom, de Michaux

Michaux a dû faire irruption au début de la vingtaine. Le premier livre que j’ai acheté, je crois bien que c’est celui que j’ai dans les mains : la Nuit remue. Ses notes de zoologie imaginaire m’ont tout de suite retenu, notamment ce fameux Emanglom.



mardi 13 janvier 2026

« Je suis écrivain. » (Écrire et publier ou pas)

Un extrait d’un projet abandonné, qui dit quand même un peu ce que je pense de l’auteur :


« Écrivain » est peut-être un métier, je ne sais pas ; en tout cas ce n’est pas le mien.

Ou alors. Comme j’admets que la publication de ce que j’écris soit conditionnée par des considérations marchandes, je suis « écrivain » quand je publie (puisque je publie). Comme les considérations marchandes ne peuvent pas m’empêcher d’écrire ce qu’il me semble devoir écrire, je ne suis pas « écrivain » quand je ne publie pas ce que j’écris.

Kafka est devenu écrivain surtout après sa mort. De son vivant, il écrivait.

Par ailleurs, la phrase « je suis écrivain » (que j’entends, que je lis souvent) me paraît du plus haut ridicule. De même, je bannirais volontiers le mot auteur de mon vocabulaire – je reconnais à son féminin autrice le mérite de souligner à quel point les deux, auteur et autrice, sont ridicules à égalité. Le texte, quand il est bon, me paraît bien plus « auteur » (je reconnais son autorité) que la personne qui l’a écrit, qui n’est jamais qu’une personne. J’écris, tout simplement. Et je publie, ou pas.



lundi 12 janvier 2026

Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 94

C’était donc la faute de Messerschmied et il n’avait à s’en prendre qu’à lui-même. Il ne faisait pas ce qu’il fallait pour que le contrat fût signé. Quelque chose en lui l’empêchait d’adopter le comportement normal, ordinaire, nécessaire à la signature du contrat. C’est pour ça qu’il fallait que Messerschmied retournât chez Brunnen ; il devait y retourner jusqu’à ce que le contrat fût signé. Il devait y retourner et il y retourna. Il était tenaillé par l’angoisse mais il y retourna en essayant de ne rien montrer. Il fut comme d’habitude accueilli par Monsieur Schlehe qu’il suivit jusqu’au salon de réception. Il lui semblait qu’il faisait illusion ; Monsieur Schlehe ne semblait pas avoir conscience de l’état d’esprit de Messerschmied. C’était d’ailleurs bien plus qu’un état d’esprit : c’était une sensation physique qui lui serrait tout le thorax. Messerschmied était assis, penché sur le contrat ; en face de lui Monsieur Schlehe attendait, peut-être était-il dans un état comparable, Messerschmied n’aurait pu le dire, il ne parvenait plus à regarder Monsieur Schlehe, il n’y parvenait plus au point que, d’un coup, son corps fut paralysé par la douleur ; c’était comme si des griffes acérées s’étaient enfoncées dans la chair de son dos, au point que Messerschmied ne pouvait plus bouger, n’osait même plus pousser un cri.

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dimanche 11 janvier 2026

Souvenirs de ma mère, 29 (les Singes rouges) : Martinique, 1937

 Se faire ses nattes toute seule


Dès leur arrivée, ses parents sont partis tous les deux. A l’Anse Noire. Deux semaines, peut-être. C’était peut-être deux semaines, ça n’était peut-être que deux semaines mais ça lui a paru une éternité. Ils l’avaient laissée à la famille. A sa famille.

Sa famille, c’étaient des inconnus.

Quand elle est rentrée de l’école, on lui a dit qu’ils étaient partis en vacances. Elle n’a pas compris. Elle s’est sentie abandonnée.


C’était sa grand-mère qui la coiffait. Ses cheveux, c’était une « tignasse », une « paillasse » ; c’était du « crin », du « foin ». Elle insiste sur chaque mot. Il sent les cheveux tirés rien qu’à son ton. Ce sont des mots qui tirent les cheveux.


Il se dit que la grand-mère n’était pas habituée : elle était, elle est restée sa seule petite-fille ; sa tante n’avait que deux garçons. Les garçons ça devait être tête coco sec à cette époque. Elle était sa seule petite-fille.


Il se relit. C’est bien de lui, ça, cette façon de trouver des excuses.


Même Mane, son cousin germain de son âge, celui avec lequel elle a passé le plus clair du reste de son enfance, même lui, il disait qu’elle avait une drôle de couleur. Il la trouvait verdâtre.


On fait, on faisait beaucoup de réflexions sur le physique, aux Antilles. Sur la couleur, sur les cheveux. Même lui, il s’en souvient. C’était comme ça.

S’il y pense, encore aujourd’hui, sa couleur est une question.


Elle a décidé de se peigner et de se faire ses nattes toute seule. Elle a appris à se débrouiller toute seule définitivement. Elle n’avait que huit ans.



vendredi 9 janvier 2026

court toujours (337)

L’homme et le lampyre sont deux espèces dont l’évolution peut être qualifiée de néoténique. En dehors de ça (et de leur goût commun pour les escargots), c’est un de leurs rares points communs : seul le lampyre est naturellement lumineux.



mercredi 7 janvier 2026

Mon classique du mercredi : le Sous-sol, de Dostoïevski

Je triche : je n’ai pas encore ou plutôt toujours pas lu le Sous-sol – il m’attend derrière moi, mais dans une autre traduction. C’est le tout premier texte que j’ai dit sur scène, au lycée – je dis « sur scène » mais je commençais dans la salle, au milieu du public. Et c’était mon professeur de l’époque qui mettait en scène ce spectacle : elle s’en souvient encore, ma chère Danielle, c’est elle-même qui l’évoque dans l’entretien publié à la suite de Face à rien, tout récemment, au Facteur Galop. Ça commençait comme ça.

Et sous la vidéo, une photo d’époque, prise lors d’une répétition.