Que
je doive me trouver loin de là le lendemain aux aurores ne
m’empêchera pas de me rendre mardi soir prochain à la librairie
l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain dans le 20e, qui accueillent les
éditions Quartett et deux de leurs autrices, Charlène Dinhut et
Jessica Quiry dont les livres, respectivement Plak et
diaporama(.zip), paraissent en ce moment dans la collection
Prose libre. Il se trouve en effet que j’ai eu le plaisir de
préfacer le second (ce qui ne m’empêche d’être actuellement
plongé dans la lecture de l’autre).
Ne
soyons pas chiche ; voici pour les amateurs de préfaces ce que
j’ai écrit en ouverture à diaporama.zip :
Diaporama.zip
ou la dépeinture poétique
Peut-être
faudrait-il, pour bien faire cette préface, ne pas l’écrire.
Peut-être faudrait-il, pour mieux faire, la peindre. Ainsi,
peut-être, « On verrait autrement » (comme dit le zip
liminaire). Car, Jessica Quiry l’annonce en avant-propos, les
poèmes qu’on va lire sont inspirés d’œuvres qui ne sont pas
dévoilées : c’est une invitation à visiter un musée dont
les tableaux sont dissimulés plutôt que protégés derrière
d’opaques rideaux. Invitation à réinventer, à repeindre ce qu’a
vu l’exclusive regardeuse.
Jessica
Quiry donne ainsi une forme poétique à ce qu’Umberto Eco appelle
l’« ekphrasis occulte », laquelle se présente selon
lui « comme
un dispositif verbal destiné à évoquer dans l’esprit du lecteur
une vision, la plus précise possible ». Il
précise encore : « Dans
une ekphrasis occulte, on part du double principe que si le lecteur
naïf ne connaît pas l’œuvre visuelle dont s’inspire l’auteur,
il doit pouvoir en quelque sorte la découvrir en imagination, comme
s’il la voyait pour la première fois ; mais aussi que si le
lecteur cultivé a déjà vu l’œuvre visuelle inspiratrice, le
discours verbal doit être en mesure de la lui faire reconnaître ».
Les
ekphrasis occultes de Jessica Quiry, qui sont aussi des poèmes,
peuvent-elles avoir cette précision dont parle Eco ?
« Une
fermeture éclair dont le curseur et la tirette ont freiné l’allure
On y décèle quelques lueurs pas tout à fait
au milieu
De chaque côté des raies beiges dorées
qui dansent un peu
Et derrière l’infime béance XL taillé en V
un dessous sage aux motifs blanc losange »
Le
lecteur est
ce regardeur aveugle à qui Jessica Quiry offre ses poèmes que
je qualifierais volontiers d’alternatifs,
en
référence à cette
pratique qui
se développe
sur certains réseaux sociaux inclusifs
et
qui
invite à proposer un texte dit
« alternatif »
à l’image postée,
à l’intention et
l’attention des « personnes ayant des problèmes de vue ».
Faute
de vue, la poète nous propose une vision, la sienne, laquelle va en
provoquer une autre, la nôtre. Ce
regardeur aveugle que
nous sommes
doit-il pour
autant
être « cultivé », comme
celui évoqué par Umberto Eco ?
Il
peut l’être (un
peu) : « Nikitinguely » par exemple semble un titre
transparent, de
même qu’« IKB », d’autant plus l’International
Klein Blue est mentionné en toutes lettres dans le corps du poème
ainsi
intitulé.
(C’est le poème lui-même sans aucun doute qui me souffle l’emploi
du mot « corps » : « Puis je sentis sur mon
corps / des traces bleues encore fraîches / Sur les seins les
cuisses les fesses / La femme-pinceau c’est moi m’écriais-je »
Et c’est là que je me dis que je ferais pour ma part un pinceau
assez différent de
Jessica Quiry
et que ce « je », qui s’impose progressivement tandis
que le livre avance au fil du diaporama, ne propose qu’une vision
singulière qui en invite d’autres. On
lit encore,
un peu plus loin, également en
toutes lettres, « Picasso » à la page 47 ; mais
Picasso
ici est transformé en son : « J’entends le chant des
galets les sirènes brailler / le frappement des pinceaux de
Picasso » –
car « Picasso » en effet, vous
n’êtes pas sans l’avoir remarqué,
commence et se termine, au moins à l’oreille française, comme son
outil symbolique. Picasso
s’écoute quand on ne peut le voir.
Il
y a quelque chose comme un ping-pong entre ce que l’artiste a peint
et ce que le poème de Jessica Quiry dépeint – et dé-peint :
on pourrait qualifier de dépeinture ce projet qui fait de la
peinture des mots dans un livre, lequel livre peut être lu comme une
incitation à peindre en retour, au moins par l’esprit, ce qu’on
vient de lire, avec la certitude d’aboutir à tout autre chose que
l’œuvre de départ, puisque à chaque regard, chaque lecture, se
rajoute une subjectivité singulière et nouvelle, dans un infini
partage.