Tu vois cette photo ? Je l’ai prise tout à l’heure dans la forêt. Elle dit bien ce que je veux dire. Elle dit bien que je ne peux pas dire, qu’on ne peut pas dire. On peut toujours essayer. On peut dire, par exemple, que sur le tronc d’un arbre mort, vraisemblablement avant que l’écorce ne s’en détache, des insectes xylophages ont creusé ces sillons, pour se nourrir. On peut se tromper mais c’est vraisemblable. On peut dire aussi que, par un hasard qui n’existe que dans mon regard et maintenant dans le tien, des signes, des lettres sont inscrits sur le bois et tracent un message qu’on n’est pas en mesure de comprendre. C’est faux, bien sûr, mais c’est peut-être plus vrai que ce qu’on a dit d’abord, à propos des insectes xylophages. Bien sûr que tout a du sens, et bien sûr aussi que plus tu es savant, mon petit bonhomme, plus tu es capable de mettre du sens où il y en a – et plus tu es capable de voir à quel point tu es incapable de mettre du sens à ce que tu vois. Tu crois comprendre un peu ce que tu vois, ce que tu entends, et ce qu’on te dit, puisque le langage est fait pour se comprendre ; c’est une illusion ; tu ne comprends presque rien. Tu n’es pas fait pour comprendre. Voilà : tu n’es pas fait pour comprendre.
jeudi 28 août 2025
mercredi 27 août 2025
Ambiguïté récurrente
mardi 26 août 2025
Avec Dickens
Après Cosmicomics, j’ai voulu combler une lacune ancienne : je n’avais jamais rien lu de Dickens, aussi ai-je commencé Les Aventures d’Olivier Twist, que j’ai terminé à l’instant seulement : le roman est épais, et dans le même temps je gravissais des volcans, je décollais des berniques et j’épluchais des pêches ; on ne peut pas faire que lire. En réalité c’est moins la conscience de mes lacunes, dont je me soucie peu (tout est lacune et seules des conventions culturelles éminemment discutables imposent la lecture d’un livre plutôt que d’un autre), qu’un récurrent désir d’antipodes littéraires qui m’a fait me plonger, avec un étrange plaisir, dans ce roman. Dickens est un raconteur d’histoires, peu soucieux de vraisemblance dans l’intrigue et en même temps très précis dans la description de Londres et de la société de l’époque, délibérément caricatural voire manichéen, très graphique dans les portraits. Un narrateur omniscient, volontiers distancié et ironique, parvient pourtant à rendre émouvant ce qui doit l’être. Tout cela est assez téléphoné, le héros en titre est finalement assez falot (et même carrément absent du récit durant cent quarante pages de mon édition qui en compte cinq-cents) au profit d’une galerie d’autres, mais en fait, on s’en fiche : ce livre est vraiment ce qu’on n’appelait pas encore à l’époque un page-turner. D’ailleurs c’était un feuilleton, et à ce propos je me dis que la publication en volume, qui n’a pas tardé à suivre, fait perdre quelque chose au lecteur : dès que les choses commencent un petit peu à s’arranger pour Oliver, le nombre de pages restants informe le lecteur que ce n’est qu’une embellie passagère ; le lecteur en feuilleton ne disposait pas de cette information, et c’était tant mieux pour lui.
lundi 25 août 2025
La mémoire, la lecture, le cosmos, Calvino et moi
La lecture et la mémoire entretiennent d’étranges relations. J’ai eu souvent l’occasion de constater avec quelle force de très anciennes lectures avaient laissé leurs traces dans ma mémoire, encore récemment avec Kafka. On m’objectera peut-être qu’une lecture de Kafka ne peut pas ne pas laisser de traces ; soit, mais j’ai eu l’occasion de retrouver récemment dans la bibliothèque paternelle le Monde vert, de Brian W. Aldiss, lu avec enchantement vers la fin de l’enfance, de le feuilleter de nouveau, de constater à quel point en effet je m’en souvenais bien, tout en trouvant à présent l’ensemble somme toute assez bien oubliable – je le relirai sans doute en entier un jour pour lui rendre justice. Or parmi les livres que j’avais emportés cet été, il y avait Cosmicomics, d’Italo Calvino. J’aime Calvino, j’ai dû en lire sept ou huit. Je crois bien, je croyais bien, je ne sais plus trop, il me semble que le dernier, c’étaient les Villes invisibles, il y a déjà pas mal de temps, dix ans peut-être, mais guère plus, peut-être moins ; le temps entre la jeunesse et le moment présent passe sournoisement, hier on était en 2015, avant-hier en 2005. Bref Cosmicomics m’attendait sur son étagère depuis des années ; c’est le sort des livres, surtout les meilleurs, d’attendre des années sur leur étagère. Donc il y a quoi, trois semaines ? je commence la lecture de Cosmicomics ; je commence avec plaisir la lecture de Cosmicomics ; j’aime quand la littérature se mêle de sciences et d’humour (certains le savent). Or voici que la première histoire (Cosmicomics est un recueil de douze récits dont le narrateur, toujours le même, est vieux comme le monde ou comme l’univers, c’est selon, et nous raconte sa vie à l’époque de sa naissance – la naissance du monde, ou de l’univers, c’est selon), voici donc que la première histoire sonne familièrement, mais oui, attends, il va y avoir une petite fille attirée par l’attraction de la Lune au moment où celle-ci frôle la Terre, ainsi que les coquillages et étoiles de mer de la mer où flotte la barque d’où elle s’envole, la petite fille, bientôt incrustée de ces coquilles qui viennent se coller sur sa peau et y laisseront leurs traces, je ne me trompe pas, attends, mais oui, le passage arrive, c’est bien ça : j’ai déjà lu Cosmicomics et j’avais oublié. Pourtant l’histoire suivante, « Au point du jour », je la lis avec plaisir mais sans souvenirs, ainsi que la suivante, « Un signe dans l’espace » ; pareil pour « Tout en un point »… Non, je n’ai pas lu Cosmicomics en entier, je m’en souviendrais ; j’ai dû juste lire le premier récit, « La distance de la Lune » et j’ai dû être empêché de poursuivre pour une raison ou pour une autre ; il y a dans la vie tellement de choses qui m’empêchent, je ne vous raconte pas. Mais voici qu’arrive « l’Oncle aquatique ». Lui aussi prend très vite un air familier. En effet, j’ai déjà lu « l’Oncle aquatique ». Et je ne jurerais pas que je n’ai pas déjà lu « les Dinosaures ». J’ai donc probablement déjà lu Cosmicomics en entier. Mais quand ? Et surtout, pourquoi, alors que le livre me plaît, ne m’en souviens-je pas davantage ? De quoi souffrent donc mes méninges ? Ne devrais-je pas, plutôt que les livres que j’ai lus autrefois, relire ceux que j’ai lus la semaine dernière ? Comment le passé récent peut-il être plus lointain que le passé le plus lointain ?
dimanche 24 août 2025
Vagues de Woolf
Toujours en juillet, ou peut-être déjà en août, j’ai lu les Vagues de Virginia Woolf, sans doute ma plus belle lecture de l’été (bien conscient qu’une lecture en dit autant sur le lecteur que sur le livre) :
Seule, je me tiendrai debout au milieu de la pelouse vide, et je me dirai : « Tiens, un vol de corbeaux… quelqu’un passe avec un sac… voici le jardinier avec sa brouette… »Je prendrai la file à la suite des visiteurs ; je respirerai une odeur de sueur mêlée à un relent de parfum, plus horrible encore, et je me sentirai suspendue à côté de mes voisins, pareille aux bêtes mortes qui pendent côte à côte aux crocs du bouchers.
Virginia Woolf, Les Vagues, p. 160 (traduction de Marguerite Yourcenar)
samedi 23 août 2025
Intrusion chez Faulkner
Puis j’ai lu l’Intrus, de Faulkner. Je ne suis pas très familier de Faulkner : je n’avais lu que le Bruit et la fureur, As I lay dying (en me reportant souvent à mon édition française parce qu’en version originale c’était costaud pour moi), Sanctuaire et Requiem pour une nonne. Sur une intrigue somme toute entre western et polar, l’auteur bien sûr fait tout autre chose (et quand je dis « autre chose », bien sûr je ne dis rien, mais je ne dis aussi pas non plus à proprement un roman anti-raciste – qu’il est aussi). Un seul point de vue interne cette fois, celui du gamin Charles qui, allié à la vieille Miss Habersham, empêchera que les choses se passent comme elles se passent souvent – il est des circonstances, nous dit l’auteur en filigrane, où l’on ne peut compter que sur les femmes ou sur les enfants : les hommes sont trop respectueux de ce qui se fait et ne se fait pas. Écrit du seul point de vue du jeune Charles, donc, et là, parfois, j’ai eu l’impression l’auteur plaçait parfois dans sa conscience des considérations qui étaient plutôt celles d’un adulte fait, comme si le livre avait été écrit un peu dans la hâte. Mais bon, je l’ai aimé, notamment son humour.
vendredi 22 août 2025
joue contre joue
Puis j’ai relu le Procès (ces temps-ci je relis tout Kafka). J’avais reporté le Procès à l’été parce que je voulais le lire en allemand. Vaine présomption, je me suis vite rendu à l’évidence que j’en suis pour le moment bien incapable. Heureusement j’avais emporté ma vieille édition française, dans laquelle je l’avais lu il y a une quarantaine d’années. Ça n’a pas bougé. C’est étrange comme les lectures de jeunesse se gravent mieux dans la mémoire (j’ai fait aussi cet été l’expérience inverse ; j’aurai l’occasion de revenir dessus). Est-ce seulement parce que Kafka est une sorte de frère ? Peut-être la gestuelle burlesque et très visuelle de tout le chapitre de l’exécution finale m’a-t-elle frappé encore davantage cette fois-ci. Est-ce divulgâcher que de rappeler l’explicit ? (ici dans la traduction de Vialatte)
« Mais l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l’autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l’y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K… vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.
– Comme un chien ! dit-il, c’était comme si la honte dût lui survivre. »
Plus encore encore que le « comme un chien ! », je retiens « joue contre joue » (« Wange an Wange »).
jeudi 21 août 2025
Je te couronne roi et pape de toi-même.
L’été est la saison dont je profite pour combler les nombreuses béances de ma culture littéraire traditionnelle. Quelques minuscules billets donc là-dessus, qui ne sauraient apporter quoi que ce soit sur les œuvres lues, mais peut-être, qui sait, apporter autre chose, pour relancer ces Hublots. J’ai commencé avec la Divine Comédie. C’est peu dire que les rivalités politiques florentines du quatorzième siècle me sont peu familières. N’empêche, l’ambition totale qui habite l’auteur me fascine. On croise le monde entier ; la sphère publique, la sphère privée ; la Bible, les personnages de l’Histoire et ceux des histoires, latines, grecques ou même celtes ; la langue elle-même est inventée. C’est un voyage où Dante devient au lecteur le guide que Virgile est pour lui. Une émotion particulière au moment où ce dernier, à la fin du Chant Vingt-Septième du Purgatoire, annonce à Dante :
« Et de moi n’attends plus de signe ni d’avis :
Ton jugement est libre, droit et sain ;
De ne faire à ton gré ce serait une faute :
Je te couronne roi et pape de toi-même. »
Je l’ai pris pour moi.
mercredi 20 août 2025
En résumé
La différence entre quelque chose (ou quelqu’un) qu’on croit connaître bien et quelque chose (ou quelqu’un) qu’on croit connaître un peu est que son résumé est plus détaillé. Pas nécessairement plus juste, ou moins juste, mais plus détaillé. Ça reste néanmoins, et bien évidemment, un résumé, comme tout ce que l’on sait. On ne sait que des résumés.
Que cette chose, cette personne, se mette à n’être plus conforme au résumé qu’on se faisait d’elle est souvent source de scandale : l’addition est une opération difficile. La colère qui fait suite à une découverte préfère remplacer un résumé qui paraît avoir été faux – il était peut-être juste très incomplet – par un autre résumé, dont on espère l’encre indélébile, mais qui, en regard de la matière à résumer, sans doute infinie, ne sera que discutablement plus complet.
mercredi 9 juillet 2025
Demain : Un même désir de reconnaissance
Un dernier billet avant la pause estivale pour Un même désir de reconnaissance, qui officiellement paraît demain aux éditions LansKine – il sera donc disponible en librairie –, mais dont on reparlera surtout à la rentrée. Voici la présentation qu’on peut en lire sur les sites des librairies :
« Un même désir de reconnaissance est un ready-made écrit à partir d’ouvrages visant à l’identification dans des domaines divers, où les objets à identifier ont été effacés. Ne reste que l’effort du langage pour tenter d’appréhender en vain une réalité qui lui échappe. Beaucoup d’éléments sont là pour nous permettre d’identifier ce dont on parle et pourtant, on est totalement perdu, désorienté. L’auteur nous amène à nous poser la question sur ce qui fonde l’identité des êtres ? Ces textes ont trouvé une sorte d’écho dans le travail plastique de Philippe Annocque, empreintes peu reconnaissables, qui comme les mots interrogent sur l’identité de l’objet ou l’élément représenté. »
Aussi n’en dirai-je pas davantage. On aura compris que dans ce livre ma voix n’est pas juste ma voix.
Quelques « citations », pour donner une idée.
« Le regard fixe et vague est très caractéristique.
Son vocabulaire est étendu. »
p. 13
« La tête est petite et présente des yeux foncés bien nets.
Les métamorphoses sont complètes. »
p. 21
« La face orale est dorsale. La bouche et l’anus y sont situés. »
p. 27
« Il est recouvert d’une croûte résinoïde profonde. »
p. 34
« Ils passent toute la durée de leur existence à tomber lentement. »
p. 43
mardi 8 juillet 2025
mardi 1 juillet 2025
La grammaire au brevet 2025 et les compétences linguistiques des concepteurs du sujet
Le texte était un extrait de la Force de l’âge, de Simone de Beauvoir, qu’on peut lire par exemple en cliquant ici. Un mot quand même sur les questions de « grammaire et compétences linguistiques ». Disons-le tout de go, les « compétences linguistiques » que j’évoquerai dans ce billet ne sont pas celles des élèves, mais celles des concepteurs du sujet. Il y avait trois questions (je ne parlerai pas de la réécriture) : les questions 7, 8 et 9.
Question 7 :
« J’étais là, seule, les mains vides, séparée de mon passé et de tout ce que j’aimais » (l.9-10)
a) Quelle est la classe (ou nature) grammaticale du mot souligné ? (1 point)
b) Justifiez la terminaison de ce mot. (1 point)
a) Le corrigé propose, comme nature, « participe passé ». Le participe passé serait donc une classe grammaticale ? Un additif tardif vient rajouter de la gêne à la gêne : on préconise de mettre juste un demi-point à un candidat qui aurait écrit « verbe » ou « adjectif ». Pourquoi pénaliser le candidat qui propose « adjectif » ? « Séparée » est un participe passé employé comme adjectif, c’est-à-dire que, précisément, il a changé de nature : ce n’est plus un verbe, c’est un adjectif, dont il assume les fonctions (ici, attribut du sujet « je », comme « seule » l’est aussi).
b) Le corrigé propose : « séparée s’accorde en genre et en nombre avec le sujet « je » qui désigne etc. » Depuis quand un participe passé employé comme adjectif peut-il avoir un sujet ? Le concepteur prend visiblement cette tournure attributive dans laquelle « étais » est un verbe d’état pour une voix passive où « étais » ne serait qu’auxiliaire.
Question 8 :
« j’avais rendu visite à la directrice du lycée, mon emploi du temps était fixé » (l.24-25)
a) Recopiez le passage ci-dessus puis placez entre crochets les différentes propositions et précisez la classe (ou nature) grammaticale de chacune. (2 points)
b) Comment sont-elles reliées ? Comment qualifie-t-on ce lien ? (1 point)
Là c’est la question b) qui pose évidemment problème au candidat soucieux de mettre en valeur ses propres compétences linguistiques (j’ai eu la chance d’en avoir un certain nombre dans mon paquet), dont on est en droit de se demander si elles ne sont pas supérieures à celles des concepteurs. Car enfin, qu’est-ce qui peut relier deux propositions indépendantes juxtaposées, puisque, précisément, elles sont indépendantes et juxtaposées ? autrement dit : elles ne sont pas reliées mais séparées par une virgule (laquelle virgule s’est retrouvée très logiquement baptisée « ponctuation conjonctive » dans la copie d’un candidat mis en difficulté par ses propres et réelles compétences linguistiques).
Question 9 :
« je m’immobilisai en haut du grand escalier. » (l.5)
a) Identifiez et nommez les trois éléments qui composent le mot souligné. (1,5 point)
b) Expliquez le sens de ce verbe puis trouvez un mot de la même famille. (1,5 point)
L’énoncé de la question a) pose en soi problème. En effet il n’y a pas trois mais quatre éléments : un préfixe, le radical, un suffixe, une terminaison verbale. Un additif tardif là encore vient préciser qu’il ne faut pas accepter la dénomination « suffixe » pour la terminaison verbale. Or, si l’on considère qu’un suffixe est un affixe qui se rattache à la fin d’une base, à quel titre en exclurait-on les terminaisons verbales ?
Enfin, last but not least, je vous laisse apprécier par vous-même le corrigé de la question b) concernant le sens du verbe souligné :
« Le mot « immobilisai » signifie « que l’on ne peut pas bouger. »
Ouch.
jeudi 26 juin 2025
Souvenirs de ma mère, Les Singes rouges, 11
Recevoir un cadeau
Puis ils sont partis pour Régina, dans la brousse.
Régina, c’était la brousse. Il lui a toujours entendu dire ça : la brousse. C’était la brousse et ça s’appelait Régina.
Pour lui, Régina aussi est le nom de l’enfance de sa mère.
C’est là qu’elle a eu quatre ans.
Les autres souvenirs, racontés jusque là, ce sont des souvenirs d’avant quatre ans. Dans la famille, on se souvient même de la toute petite enfance.
Ce jour-là, le jour de ses quatre ans, elle a reçu une poupée en porcelaine. C’est sa marraine qui la lui avait envoyée par la poste, par bateau, depuis la Martinique.
La boîte dans laquelle elle était rangée représentait son armoire. Il y avait tout son trousseau.
Quand elle l’a eue dans les mains, elle était si belle, elle était si belle, elle était si belle qu’elle l’a laissée tomber. Elle s’est cassée. Elle était en porcelaine. C’est le premier joli cadeau dont elle se souvienne.
Aujourd’hui aussi, le 26 juin, c’était son anniversaire.
mercredi 25 juin 2025
Mon classique du mercredi : Le Breakfast du champion, de Kurt Vonnegut Jr
Mon classique de ce mercredi-ci n’est pas tellement un classique, du moins en France, et a été l’occasion d’un malentendu comme j’ai appris à les aimer.
J’avais dix-huit ans et, après une randonnée d’une dizaine de jours dans les Alpes, j’avais rejoint mes parents en vacances en Normandie. Comme j’avais eu besoin de voyager léger, je n’avais pas pris de livre avec moi. Aussi avais-je essayé d’en trouver sur place, sans trop chercher, dans un petit supermarché local, dont le rayon n’était guère fourni. Il y avait là quelques livres de science-fiction publiés dans la collection dirigée par Jacques Sadoul de J’ai lu ; quelques années auparavant des romans de Clifford D. Simak, Brian W. Aldiss et d’autres avaient enchanté mon adolescence ; peut-être était-ce pour la prolonger un peu – mon adolescence – que, pour la dernière fois je crois bien, je choisis ce Breakfast du champion, qui figurait au catalogue. C’est peut-être avec ce roman, et grâce à une sorte de détournement éditorial, que j’ai goûté pour la première fois au plaisir de la déroute du lecteur. Car ce livre n’était pas ce à quoi j’étais en droit de m’attendre. Mais, comme le lecteur de Si par une nuit d’hiver un voyageur que j’évoquais récemment, je ne fus pas déçu – bien au contraire. J’entrais, non pour la première fois (j’avais déjà lu Jacques le Fataliste) mais comme par effraction, sans être du tout prévenu, en pleine métafiction. Un petit extrait :
mardi 24 juin 2025
je voudrais que l’un de nous reconnaisse
Les bosses dans le dos je marche. Maintenant je suinte et depuis ce matin je me dis que je suis déjà passé par là. Je marche et ma forêt est loin derrière et dans ma valise je ne sais plus. Sans doute les kilomètres jouent. Je marche et j’ai froid cela n’est pas nouveau tout de même j’ai froid et ne vois rien se dessiner. La fatigue joue. Sans doute. Les kilomètres c’est un déplacement bloc par bloc. Les transitions sont des vagues discrètes sinon on ne marcherait pas. On n’y arriverait pas. Les kilomètres installent la transe. Je marche. Les blocs cognent et produisent un choc une électricité qui pourrait me manquer. Je marche c’est mon corps j’ai inventé la distance j’appelle mon corps j’attends je voudrais que l’un de nous reconnaisse.
Delphine Arras, Je plonge des bleus, éditions Quartett.
lundi 23 juin 2025
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 76
Le temps passa. L’espoir aussi, il faut bien le dire, était passé. Messerschmied se retenait ; on ne le reverrait pas de sitôt chez Brunnen. Bien sûr tout cela n’avait rien de rationnel ; il en avait pleinement conscience. Pour se prouver à lui-même qu’il avait raison de renoncer au contrat, il décrocha une dernière fois son téléphone et composa le numéro de la maison Brunnen, celui où il savait pouvoir joindre directement Monsieur Schlehe. On décrocha presque aussitôt. Une voix, affable et impersonnelle, lui confirma qu’il était bien chez Brunnen. Était-ce celle de Monsieur Schlehe ? Il n’en était pas certain ; aucun nom n’avait été prononcé. Mais aussitôt, comme si quelqu’un à l’autre bout du fil l’avait reconnu, avant même que Messerschmied se présente, la voix affable se mua en un hurlement bestial, tandis que des chocs violents, qui résonnaient dans le récepteur, imitaient une bataille rangée. Messerschmied entendit tout une série de coups d’un réalisme troublant jusqu’à ce qu’enfin la voix résonne de nouveau, hurlant des injures, des insanités à son endroit, comme si c’était lui, Messerschmied, le responsable de l’agression à laquelle, manifestement, quelque mauvais plaisant avait eu l’idée de le faire croire.
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dimanche 22 juin 2025
Du Annocque partout
Certes on ne pourra pas voir mon corps physique au Marché de la Poésie ce dimanche. Mais prétendre que je n’y serai pas serait bien abusif : en effet, outre
Un même désir de reconnaissance en avant première aux éditions LansKine en 610,
on y trouvera aussi
Notes sur les noms de la nature et Nouvelles notes sur les noms de la nature aux éditions des Grands Champs en 503,
Mon jeune grand-père et Mon petit DIRELICON aux éditions Lunatique en 302,
et, first but not least, Mémoires des failles aux éditions de l’Attente en 110-114.
Cliquez donc en curieux sur les liens ci-dessus avant votre bataille navale dominicale.
mercredi 18 juin 2025
Un même désir de reconnaissance au Marché de la poésie
Bientôt paraît aux éditions LansKine Un même désir de reconnaissance, que je présenterai en avant-première samedi de 15h à 16h, sur le stand 610 des éditions LansKine, au Marché de la Poésie de Paris, place Saint-Sulpice. C’est un ready-made, qui emprunte sa matière à divers (très divers) ouvrages scientifiques. Bien sûr mon intérêt pour les sciences y est pour quelque chose, mais pour ce livre-ci, c’est surtout mon intérêt pour le langage scientifique, dont la nécessaire rigueur impose au spécialiste un vocabulaire tellement spécifique qu’il tend naturellement à rendre son discours opaque au profane. Plus la tentative d’identification cherche la précision, plus la parole se complexifie, cherchant à rendre compte de la complexité du monde (ou de soi-même). Il m’a suffi d’effacer les sujets à identifier (ne pas savoir de quoi ça parle, tel est l’ultime sujet) pour que ces textes atteignent, au moins à mes yeux, une dimension purement poétique. Cette partie de mon travail en croise une autre, plus souterraine, et graphique, dont on découvrira quelques aspects au cours des pages, et sur la couverture. Je vous lis un extrait :
mardi 17 juin 2025
Pour la MEL (Maison des Écrivains et de la Littérature)
Bonne surprise hier au courrier : le petit recueil édité par le lycée Jean Monnet des textes écrits par les élèves de la seconde 3, écrits au cours d’un atelier d’écriture que j’ai eu le bonheur d’animer. C’était vraiment un excellent moment, pour moi comme pour les élèves et leurs professeures Geneviève Dominois et Aude Chirol, mais ce n’est pas hélas la seule raison pour laquelle Marie Sorbier sur France Culture a invité Geneviève Dominois à revenir sur ce beau moment d’écriture partagée (cliquez donc ici pour écouter le podcast de l’émission) ; la raison principale c’est que la Maison des Écrivains et de la Littérature, la MEL, qui est à l’origine du projet « Par nature, des ateliers littéraires avec le vivant » dans lequel s’inscrit cet atelier, est menacée de disparition ; tout le monde, ici l’Humanité, là le Figaro. Cela fait des années, une quinzaine je crois bien, que je participe à des projets organisés par la MEL, en partenariat avec l’Éducation Nationale. Comme il se trouve que celle-ci est aussi mon employeur historique – elle vient même de me classer « exceptionnel », ça m’a bien fait rire –, je suis bien placé (mieux que beaucoup d’autres) pour savoir à quel point ces projets sont essentiels.
lundi 16 juin 2025
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 75
Que faisait Messerschmied dans les locaux de la maison Brunnen ? Y avait-il été invité ? Était-ce une visite à l’improviste, comme il avait coutume d’en faire ? Était-ce vraiment dans le but de signer le contrat ? N’était-il pas venu là tout simplement, par instinct, comme font les animaux qui se retrouvent au point d’eau ? Que cherchait-il ? Que venait-il faire chez Brunnen ? Un choc violent en pleine tête mit fin à toutes ses supputations, qu’on ne peut que supposer.
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