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Interviews

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vendredi 16 octobre 2026

Retour au goudron 7/11 : Zone crypte, zone miroir

Un extrait, pour changer.


Songe avec bonzes


Je ne sais pas ce que vous en pensez, de votre côté, mais moi je trouve que les Tibétains apparaissent de plus en plus au fond des rêves, ces temps-ci, dans les boues souterraines et sous les eaux lourdes des rêves, mais également au premier plan, en plein cœur du décor et de l’action oniriques. Et quand je dis les Tibétains je ne me réfère pas seulement aux bonzes, même si ceux-ci finissent toujours par se matérialiser à un moment ou à un autre, en particulier en fin de séquence, quand il n’y a plus rien à espérer sinon le décès et le voyage qui lui succède, les longues journées de marche solitaire qui lui succèdent. Souvent, il faut l’admettre, il ne s’agit pas seulement de bonzes. D’autres se manifestent. Ils percent toutes les défenses intérieures qu’on pourrait leur opposer à l’état de veille, ils ne s’embarrassent pas d’intimité, ils ne se soucient pas des malheurs bizarres qu’ils provoquent, et, en résumé, ils sont nettement plus inquiétants que les bonzes.


Infernus Iohannes, Zone crypte, zone miroir, « II zone crypte », « Songe avec bonzes 1 », Verdier, p. 139




jeudi 15 octobre 2026

A la boulangerie du coin de la rue 2

Ce matin, comme tous les matins, je suis allé à la boulangerie du coin de la rue. Il y avait du pain mais pas de croissants. J’ai attendu, le boulanger est arrivé pour me servir. Il m’a proposé du pain. Alors je suis reparti sans rien.



mardi 13 octobre 2026

Mon contemporain d’hier : Retour au fumier, de Raymond Federman

Je crois bien que c’est avec Retour au fumier que j’ai découvert Federman. Redécouvert, plutôt, car pour l’étudiant passionné de Beckett que j’ai été, Raymond Federman était un universitaire américain, auteur d’un article éclairant que j’avais lu pour mon mémoire de maîtrise. Le rapprochement n’a pas été évident avec ce petit gars de Montrouge dont le père, la mère, la grande sœur et la petite sœur ont été raflés avec tant d’autres parce que, bref. Depuis, j’ai lu avec le même enchantement Quitte ou double, Mon corps en neuf parties, Moinous & Sucette, La Fourrure de ma Tante Rachel, Chut, A qui de droit, Coups de pompe, Chair jaune, et Les Carcasses, qui lui servit de testament, car c’est le moment où il a décidé de nous faire faux bond. Comme la vie est mal faite, notamment en matière d’édition, je crains que nombre de ces titres merveilleux soient épuisés. Et pourtant, avec un contenu souvent épouvantable, quelle revigorante littérature !



lundi 12 octobre 2026

court toujours 354

L’assassinat est à la mort ce que l’art est à la beauté : c’est l’intention qui compte.




samedi 10 octobre 2026

Souvenirs de ma mère, 62 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France, 1944

 Entendre râler


C’est cette année-là que sa grand-mère est morte. Elle, elle avait quinze ans.

La grand-mère vivait là, chez sa fille. Elle a agonisé pendant trois jours. C’était atroce de l’entendre râler.

Le père aussi était alité. Alors la mère avait appelé sa sœur, qui est venue de Balata pour l’aider. L’oncle André a eu du mal a supporter l’absence de sa femme.

L’épicerie, la mère avait dû la fermer. Les marchandises n’arrivaient plus.



vendredi 9 octobre 2026

Il faut le dire : rien sur l’hippopotame.

Vous me direz que nombreux sont les livres dans lesquels on ne trouve rien sur l’hippopotame. Et non des moindres : je n’ai pas vérifié, mais de mémoire, il n’y rien sur l’hippopotame dans A la recherche du temps perdu, rien sur l’hippopotame dans l’éducation sentimentale, rien sur l’hippopotame dans Don Quichotte (dites-le moi si je me trompe), rien sur l’hippopotame dans Mrs Dalloway, rien sur l’hippopotame dans le Procès, rien sur l’hippopotame ni dans l’Iliade ni dans l’Odyssée. Notez cependant la discrète lâcheté de tous ces auteurs : il n’y en pas un, pas une, qui le confesse. Alors que moi, je vous le dis franchement, je l’assume, je le revendique : dans mon livre, il n’y a rien sur l’hippopotame.



jeudi 8 octobre 2026

A la boulangerie du coin de la rue 1

Ce matin, comme tous les matins, je suis allé à la boulangerie du coin de la rue. Il y avait du pain et des croissants. Ça commençait bien. J’ai attendu, mais personne n’est arrivé pour me servir. Alors je suis reparti sans rien.



lundi 5 octobre 2026

Retour au goudron 6/11 : Chagrins

Après le désopilant (mais oui, vraiment) Survies minuscules (aux éditions du Sous-sol), le ton change encore avec Chagrins, le très beau triptyque d’Infernus Iohannes que publient les éditions de Minuit – pour lesquels Retour au goudron marque en effet un retour au post-exotisme, puisque Antoine Volodine y publia Lisbonne, dernière marge, Alto solo, le Nom des singes et le Port intérieur. C’était au millénaire dernier, car le temps passe, et le passage du temps, en siècles, en millénaires, est l’un des sujets en question dans tous ces livres, et notamment dans Chagrins.

Ce sont trois deuils qui constituent ce livre, et en écrivant ceci je prends le mot « deuil » comme un genre littéraire à part entière. Le premier, « Le chagrin s’affronte la peau nue », est explicite, et quiconque a dû accompagner un proche reconnaîtra à quel point ce récit, sous son apparente étrangeté, n’est qu’une exagération (l’exagération est un procédé d’écriture extrêmement fertile) d’une réalité à peine plus soutenable. Mais au moins, c’est beau.

« Fin de ressac », au centre du triptyque, est une merveille d’économie. Avec presque rien, puisque l’on est mort (ou morte, plutôt), on nous brosse le tableau épuré d’un début d’éternité posthume. Or l’inconcevable s’y produit ; le titre nous le dit : le ressac, ce bruit du bord de mer perpétuel comme les battements du cœur, s’arrête. Quel est le sens de cet arrêt ?

Enfin vient « Dragons », qui fait écho à « Le chagrin s’affronte la peau nue », puisque la mort y sépare non plus deux sœurs mais deux frères, et à ceci près, qui est beaucoup plus qu’un détail, que c’est plutôt la vie qui les a séparés et la mort qui les réunit ; je ne vous dirai ni comment ni, surtout, à quel point.



samedi 3 octobre 2026

Souvenirs de ma mère, 61 (les Singes rouges) : Martinique, Fort-de-France, 1944

Avoir une réputation


Son premier amoureux – mais c’est lui, croit-il, qui emploie ce mot – c’était le neveu de la « sacristine » de la paroisse des Terres Sainville. Sacristine ; il y met des guillemets parce que cette fois c’est son mot à elle, elle ne sait pas comment dire autrement. Il s’appelait Michel Valloise. La seule chose qu’ils faisaient ensemble, c’était de se promener en se donnant la main, après la messe de cinq heures. L’abbé Pulvar est venu exprès à la maison pour la dénoncer à sa mère. « Savez-vous pourquoi votre fille est si assidue à la messe ? » Il n’avait pas tout à fait tort : elle ne serait sans doute pas allée à la messe de cinq heures du matin sans cette bonne motivation. Mais c’était vraiment une relation très innocente.


Elle a souvent eu l’impression d’avoir « une réputation ». Une mauvaise réputation. Comme si elle n’était pas complètement respectable.


Au moment de la Libération de Paris, des amis de la famille, les Suédile, ont organisé une fête. Ils avaient un fils à peu près du même âge. Même son cousin Mane avait obtenu la permission de son père (ce qui n’était pas gagné d’avance, tant s’en faut) pour y aller. Mais elle, sa mère ne la lui a pas donnée. Alors, comme elle voulait y aller quand même, elle est sortie par la fenêtre et elle a rejoint Mane.

La nuit, quand elle est rentrée après la fête, sa mère l’attendait. Elle lui a attrapé le bras et l’a pincée. C’était son habitude, elle ne savait pas taper. Elle l’attrapait et elle la pinçait très fort, toujours le même bras. Ça lui faisait des bleus. Alors elle lui suggérait de changer de bras.




jeudi 1 octobre 2026

L’hippopotame se dépêche de rester jeune.

Rien sur l’hippopotame est aussi sur les ondes de Radio libertaire : quelques aphorismes sont lus par Mafalda dans l’émission Eh bien ! dépêchez-vous de rester jeune ! (1.04.30 – 1.08.00).