Bibliographie

Interviews

mardi 17 mars 2026

court toujours (341)

Contrairement à "sens" qui a plusieurs sens, "acception" n’a qu’une seule acception.



dimanche 15 mars 2026

Eric Chevillard ou la littérature jaune soleil

Voici que je viens de terminer la lecture de Jaune soleil, le nouveau livre d’Eric Chevillard, et que j’ai eu la mauvaise idée de commencer à lire à la suite l’article qu’écrit à son propos Eric Loret, dans lequel ce dernier affirme à propos de notre Eric que, « dès qu’on veut évoquer son œuvre, on se met à parler un peu comme lui, par mimétisme, neurones miroirs, mais en raté, en moche, grimaçant », me démasquant ainsi et me glissant cette moche peau de banane sous mes pieds : si, comme je le fais moi-même trop souvent, je me prends sans le vouloir (ce n’est qu’après coup que je me rends compte à chaque fois des dégâts) à mimer mon auteur, ce sera forcément en tirant la langue ; l’application aussi est une grimace. Pour effacer le début d’empêchement généré par la lecture de cet excellent (bien obligé de le reconnaître) début d’article (ouf, je ne suis pas abonné et ne peux pas lire la suite), voici que je tente, dans mon inconscience, de lire celui de Christian Rosset, lequel, en imaginant l’effet de l’effacement du nom de l’auteur sur la couverture, regonfle s’il en était besoin mon égo personnel, inutile que je vous rappelle pourquoi, on ne pouvait pas mieux me sortir du sujet.

Car mon sujet ne saurait être autre que celui d’Eric Chevillard. Or, comme souvent, comme par exemple dans Monotobio qui ressort en poche au même instant, le sujet d’Eric Chevillard est, encore une fois, le SUJET. À savoir : en quoi est-il pertinent de parler de ceci plutôt que de cela ? Ce serait l’occasion d’une épuisante dissertation de philo, si nous n’étions pas complètement en littérature. Car, en littérature, en effet, pourquoi donc se priver de parler de ceci plutôt que de cela ?

Amour, temps qui passe, écriture. Les vieux sujets sont aussi les plus neufs. Deux récits principaux alternent, dans Jaune soleil. Le principal donne au livre son titre : c’est la chevelure de Godelive, qu’aime Philéon. Et nous voici transportés non pas dans le passé mais dans deux passés. Le ton et le style, notamment l’onomastique est celui d’une courtoisie médiévale revisitée – car si d’abord Philéon n’a de concurrent que Clodomir, voici qu’apparaissent Gouvion, le frère de Godelive, puis Cunibert, Pépin, Démophile et Ménophile, sans oublier Foulques – Philéon n’est pas près de l’oublier – alors qu’il oubliera sans vergogne Brunehilde, Féléolie et Grisandole : il a l’amour exclusif. Mais les événements narrés sous ces mots d’un autre temps, pour leur part, renvoient à un passé moins lointain ; la mode vestimentaire, même si succinctement évoquée sous la forme d’un bouton de chemisette, suffirait à le préciser : nous sommes dans la deuxième moitié du vingtième siècle, à l’époque où probablement, tiens donc, Monsieur Ristretto était enfant.

Car Monsieur Ristretto, vieil écrivain qui a ses habitudes au café Les Grands Ducs – mais comment donc s’appelle celui où l’auteur de l’Autofictif a les siennes ? est le protagoniste unique du récit concurrent, juste séparé d’un blanc sur la page, le temps de nous dire le peu de cas qu’il fait de l’histoire qui nous retient, nous, tout entiers, car deux gants gauches perdus sur le pavé de l’éternelle rue des Lois, en effet, peuvent être tout aussi lourds de sens, comme peut l’être tout autant l’écroulement d’un mur à la page 64, sous les yeux du même Monsieur Ristretto, à moins que ce ne soit sur son crâne. Un mur ne s’était-il pas écroulé sans prévenir dans le jardin de l’Autofictif ?

Il y a en effet, nous signale Christian Rosset, des passages de Jaune soleil qui auraient tout à fait leur place dans l’Autofictif. Allons, empruntons-le-lui puisqu’il l’emprunte déjà : « Petit homme si fier de tes palais, réalises-tu que toute cette hauteur sous plafond ne profite qu’à tes mouches ? » Et puisque nous en sommes aux questions, questionnons-nous : n’y a-t-il pas dans Jaune soleil une pesée alternative entre le roman façon Ronce-Rose – car l’histoire de l’obsessionnel Philéon est, avec Ronce-Rose, ce qui se rapproche le plus d’un roman dans l’œuvre de Chevillard, roman dans les deux cas délibérément renvoyé dans un passé plus ou moins médiavaloïde – une pesée alternative, disais-je, entre le roman et le livres de notes, dont Monsieur Ristretto serait l’avatar désabusé de l’auteur ?



samedi 14 mars 2026

Souvenirs de ma mère, 39 (les Singes rouges) : le Gros Morne, Martinique, 1939

 Aimer la guerre et les fleurs


Entre elle et Tante Nini, ça a été un coup de foudre réciproque.

Elle arrivait au Gros Morne après un long voyage en autobus – on appelait « autobus » une grande guimbarde en bois bariolée. Pour entrer, elle passait par la galerie couverte qui prolongeait la maison à l’arrière, dans les odeurs des pâtisseries que préparaient Tante Nini et Constance. C’était leur source de revenus.

Assise dans sa berceuse, Tante Nini, qui était âgée et très grosse, priait dans l’ombre de la pièce où elle devinait sa silhouette, éblouie qu’elle était encore par le soleil du dehors. Elle arrivait par derrière et elle lui cachait les yeux en lui demandant de deviner qui c’était.

C’est pendant ses premières vacances au Gros Morne qu’elle a appris que la guerre était déclarée. L’avis de déclaration de guerre était placardé sur l’épicerie tenue par Tante Mence, l’autre sœur de sa grand-mère. Il y avait là un attroupement de personnes consternées. Elle, la nouvelle de la guerre l’a rendue folle de joie : enfin il allait se passer quelque chose ! Tante Nini était horrifiée. « Tais-toi, malheureuse ! Tu ne sais pas ce que c’est que la guerre ! » Elle lui a expliqué que les gens allaient mourir, par les armes et par la famine. Mais quand même, elle était toute joyeuse.

C’étaient des vacances pleines de bonheur, de sérénité, d’affection. Tante Nini était la bonté même.

Il recopie les mots de sa mère. Il aurait des scrupules à les changer. Il sait que le cliché n’en est pas un. Ça, il faut qu’il le précise parce qu’un lecteur pourrait le croire : le cliché n’en est pas un. Pas du tout.

Elle vivait avec Constance, une petite-cousine orpheline qu’elle avait élevée. Tout de suite, elle a été très complice de Constance. C’était déjà une adulte quand elle a fait sa connaissance, mais elle était illettrée, bien que Tante Nini l’ait envoyée à l’école. Elle ne parlait pas vraiment français non plus.

Tante Nini, elle, lisait. C’est elle qui lui a fait lire Paul et Virginie.

Oui, en y repensant, peut-être que le paysage du Gros Morne ressemble à celui de Paul et Virginie.

Elle lisait et elle priait beaucoup aussi, comme tout le monde dans la famille, mais elle n’avait pas la prière triste. Chez elle, Dieu était partout. Une partie de la grande chambre où elle se rappelle avoir dormi était une vraie petite chapelle, avec un autel, les saints, et un beau prie-Dieu qui impressionnait la petite fille.

Tous les matins elle mettait des fleurs dans les vases. Il y en avait beaucoup. C’est à cette époque qu’elle a commencé à aimer les fleurs.

Il sourit. Les fleurs leur sont un sourire commun.



vendredi 13 mars 2026

Dernières nouvelles

Il y a quelque temps déjà, Cédric Merland m’a fait la gentillesse de m’interviewer sur ma pratique de lecteur pour l’émission la Voix de passage sur Radio Grand Ciel. C’est désormais audible ici.

Quant à mes Abécédaires du dimanche, ils font déjà l’objet d’une belle recension par François Huglo sur Sitaudis ; lisez plutôt.




mardi 10 mars 2026

court toujours 340

Tout m'est pré-texte.



(Les livres parus depuis 2023, dans le désordre.)

lundi 9 mars 2026

court toujours (339)

Attention : un livre aussi peut en cacher un autre.



dimanche 8 mars 2026

Dernier dimanche avant les abécédaires

C’est le dernier dimanche avant la parution après-demain de mes Abécédaires du dimanche, aux éditions Louise Bottu (lesquelles, rappelons-le, ont déjà commis l’imprudence de publier Vie des hauts plateaux puis Biotope et anatomie de l’homme domestique. Si celui-ci est tout de noir vêtu, c’est qu’il trouve sa place dans la collection « ContraintEs », spécialisée dans les projets à contraintes, donc. Je vous l’ouvre à la première page, « Zoologique » ; avec ce Z en première surprise. Cet abécédaire-là, figurez-vous, tient une place particulière dans l’histoire de mes abécédaires. En effet, il a été composé des années avant tous les autres (lesquels datent tous de 2024-2025), et il a tout de suite été « zoologique ». Je n’avais pas l’idée, à ce moment-là, qu’un individu pourrait avoir celle d’en écrire toute une série. Puis cet individu s’est emparé de mon corps et de mon identité, méfiez-vous, cela arrive plus fréquemment que dans les films, et a commencé à enfiler les abécédaires dans le désordre, mais quand même à raison d’un par semaine puisque, il me semble l’avoir déjà dit (à moins que je ne fusse un autre), ils étaient postés sur ce blog même chaque dimanche. Une série, mais combien ? Vingt-six, comme le nombre de lettres dans l’alphabet ? Cela lui paraissait un peu mesquin (à celui qui s’était emparé de moi-même). C’est alors que le calendrier m’a donné la solution, avec ses cinquante-deux dimanches : deux fois l’alphabet. Et c’était aussi faire en sorte que le premier reste zoologique, avec son Z liminaire, vous comprendrez pourquoi en les lisant dans l’ordre.



samedi 7 mars 2026

Souvenirs de ma mère, 38 (les Singes rouges) : le Gros Morne, Martinique, 1939, 2008

Aller au Gros Morne et l’écrire


1939, c’est l’année de la guerre ; c’est aussi l’année de la maladie de son père. Et c’est l’année où elle a découvert le Gros Morne.


A l’occasion des fiançailles d’Émile (le filleul de sa mère, qui attendait avec une vilaine poupée en celluloïd le jour de son arrivée en Martinique), elle a accompagné sa grand-mère dans une grande tournée familiale.

C’est ainsi qu’elle est allée au Gros Morne, chez Tante Mence et Tante Nini, les sœurs de sa grand-mère, dans le quartier appelé Flamboyant, où d’ailleurs elle n’a jamais vu de flamboyants. Elle avait déjà fait la connaissance de Tante Nini à l’occasion de sa première communion. C’est elle qui a dit à sa grand-mère que désormais elle viendrait passer des vacances chez elle. Très vite, c’est devenu une habitude.


Ce paragraphe est bien trop strictement familial. Pourquoi donc le laisse-t-il ?


Gros Morne. C’est l’un des noms de lieu les plus anciens dans sa mémoire de Martinique, sa mémoire à lui.

Je suis allé à la Martinique. Je suis allé au Gros Morne.

Trop de « je suis allé ».


Il y a quelques années, encore une fois, « je suis allé au Gros Morne ». Je suis allé au cimetière. Il est tout en pente. C’est un très bel endroit, avec ses tombes carrelées, blanches, au soleil. La vue est surplombante, magnifique.

Les morts y sont à plusieurs, en famille. Il n’y a pas tous les noms sur les tombes.

Les noms de ses grands-parents manquent.


Les noms de ses grands-parents manquent.



vendredi 6 mars 2026

Les livres de mars

C’est bien connu, demandez donc à Alice : le livre de mars est fou. De ces quatre-ci, je n’en ai à proprement parler lu aucun. Comme il y a toujours de la raison dans la folie, je les ai classés rationnellement : par ordre chronologique. L’Écriventure, signé, ou signée, Charles Pennequin, pousse la folie jusqu’à être paru en février, alors que c’est assurément un livre de mars, où le narrateur – je n’ai pas pu m’empêcher de lire le début – cherche une « sorte d’homme » à l’intérieur, et pour ce faire, cherche préalablement le « bon mot ». Aucun doute : ce livre a été écrit pour moi – et aurait dû paraître en mars.

Cela fait des années maintenant qu’Eric Chevillard, à son corps défendant, écrit tous ses livres pour moi ; nulle raison que Jaune soleil fasse exception à la règle – d’ailleurs il est bien paru en mars. D’autant plus qu’il commence par une taupe, laquelle, bifurquant « soudain, ouvrit une galerie verticale, repoussant avec énergie la terre devant elle, et risqua une tête à la surface pour vérifier enfin la persistante rumeur selon laquelle existerait tout un monde au-dessus » et grâce à quoi j’ai pu pour ma part vérifier encore une fois avant-hier dans mon jardin qu’il existe bel et bien tout un monde en-dessous, merci Monsieur Chevillard de me rappeler tout ce que je dois à Samuel Beckett : mes taupes.

Les Abécédaires du dimanche sont signés d’un obscur homonyme qui a proposé aux éditions Louise Bottu une série de cinquante-deux abécédaires précédemment publiés sur mon propre blog Hublots ; cet individu ne manque pas d’air – ni des vingt-cinq autres lettres non plus : car un abécédaire, selon la définition oulipienne, ne doit compter que vingt-six mots, dont les initiales suivent l’ordre alphabétique ; allez donc écrire un texte cohérent avec ça. Que dis-je ? Non pas un texte, mais cinquante-deux, si j’en crois la quatrième de couverture. Le livre sera disponible le 10.

Enfin, last but not least, les éditions DO, après avoir publié en 2024 un livres avec deux titres, deux couvertures mais sans nom d’auteur, en annoncent un, cette fois d’un certain Pierre de Valévoux : N’est-ce pas le livre en question ? La question en effet ne se pose-t-elle pas ? N’a-t-elle pas davantage d’importance que l’existence même de l’auteur ? N’êtes-vous pas vous-même le sujet du livre en question ? N’êtes-vous pas vous-même le livre en question ? N’est-ce pas vous-même que vous tiendrez entre les mains quand, le 20 mars prochain, vous croirez tenir N’est-ce pas le livre en question ?



mercredi 4 mars 2026

N’est-ce pas le livre en question ? (1)

Un livre peut-il en cacher un autre ? et celui-ci, qui paraîtra aux éditions DO le 20 de ce mois-ci, premier jour du printemps, n’est-il pas bien caché ? N’en écouterez-vous pas un bref extrait ?



lundi 2 mars 2026

Abécédaires à paraître

Rappelez-vous : c’était il y a moins d’un an – et aussi un peu plus d’un an, puisque ça a duré un an – ce blog a hébergé un feuilleton, comme il aime à le faire. C’était chaque dimanche ; je proposais un abécédaire, dans la définition oulipienne du terme, à savoir un texte où les initiales des mots successifs suivent l’ordre alphabétique. C’est au cours du projet que je me suis rendu compte que, si je le menais à terme, je disposerais de cinquante-deux abécédaires, soit le double du nombre de lettres dans notre alphabet. C’est tout naturellement que j’ai proposé ce projet aux éditions Louise Bottu, lesquelles avaient déjà publié le tout premier feuilleton entamé sur ce blog en 2008 et qui est devenu Vie des hauts plateaux en 2014, et aussi les aphorismes de Biotope et anatomie de l’homme domestique en 2021, et qui ont une magnifique collection « contraintes », ou plutôt « contraintEs ». j’attends impatiemment mes exemplaires ; peut-être aurez-vous le vôtre avant, le livre est déjà disponible en pré-commande chez l’éditeur et sera disponible en librairie en début de semaine prochaine.



dimanche 1 mars 2026

Décampe !

À un jeune romancier qui s’évertue à camper, comme il dit, des personnages, monsieur Songe conseille en termes gracieux de décamper d’abord du sien. Apprendre à écrire c’est se mettre à l’école de l’humilité. Tout le temps après de jouer à l’auteur.


Robert Pinget, Charrue.


On ne saurait mieux dire.