Tu vois cette photo ? Je l’ai prise tout à l’heure dans la forêt. Elle dit bien ce que je veux dire. Elle dit bien que je ne peux pas dire, qu’on ne peut pas dire. On peut toujours essayer. On peut dire, par exemple, que sur le tronc d’un arbre mort, vraisemblablement avant que l’écorce ne s’en détache, des insectes xylophages ont creusé ces sillons, pour se nourrir. On peut se tromper mais c’est vraisemblable. On peut dire aussi que, par un hasard qui n’existe que dans mon regard et maintenant dans le tien, des signes, des lettres sont inscrits sur le bois et tracent un message qu’on n’est pas en mesure de comprendre. C’est faux, bien sûr, mais c’est peut-être plus vrai que ce qu’on a dit d’abord, à propos des insectes xylophages. Bien sûr que tout a du sens, et bien sûr aussi que plus tu es savant, mon petit bonhomme, plus tu es capable de mettre du sens où il y en a – et plus tu es capable de voir à quel point tu es incapable de mettre du sens à ce que tu vois. Tu crois comprendre un peu ce que tu vois, ce que tu entends, et ce qu’on te dit, puisque le langage est fait pour se comprendre ; c’est une illusion ; tu ne comprends presque rien. Tu n’es pas fait pour comprendre. Voilà : tu n’es pas fait pour comprendre.
Bibliographie
Interviews
jeudi 28 août 2025
mercredi 27 août 2025
Ambiguïté récurrente
mardi 26 août 2025
Avec Dickens
Après Cosmicomics, j’ai voulu combler une lacune ancienne : je n’avais jamais rien lu de Dickens, aussi ai-je commencé Les Aventures d’Olivier Twist, que j’ai terminé à l’instant seulement : le roman est épais, et dans le même temps je gravissais des volcans, je décollais des berniques et j’épluchais des pêches ; on ne peut pas faire que lire. En réalité c’est moins la conscience de mes lacunes, dont je me soucie peu (tout est lacune et seules des conventions culturelles éminemment discutables imposent la lecture d’un livre plutôt que d’un autre), qu’un récurrent désir d’antipodes littéraires qui m’a fait me plonger, avec un étrange plaisir, dans ce roman. Dickens est un raconteur d’histoires, peu soucieux de vraisemblance dans l’intrigue et en même temps très précis dans la description de Londres et de la société de l’époque, délibérément caricatural voire manichéen, très graphique dans les portraits. Un narrateur omniscient, volontiers distancié et ironique, parvient pourtant à rendre émouvant ce qui doit l’être. Tout cela est assez téléphoné, le héros en titre est finalement assez falot (et même carrément absent du récit durant cent quarante pages de mon édition qui en compte cinq-cents) au profit d’une galerie d’autres, mais en fait, on s’en fiche : ce livre est vraiment ce qu’on n’appelait pas encore à l’époque un page-turner. D’ailleurs c’était un feuilleton, et à ce propos je me dis que la publication en volume, qui n’a pas tardé à suivre, fait perdre quelque chose au lecteur : dès que les choses commencent un petit peu à s’arranger pour Oliver, le nombre de pages restants informe le lecteur que ce n’est qu’une embellie passagère ; le lecteur en feuilleton ne disposait pas de cette information, et c’était tant mieux pour lui.
lundi 25 août 2025
La mémoire, la lecture, le cosmos, Calvino et moi
La lecture et la mémoire entretiennent d’étranges relations. J’ai eu souvent l’occasion de constater avec quelle force de très anciennes lectures avaient laissé leurs traces dans ma mémoire, encore récemment avec Kafka. On m’objectera peut-être qu’une lecture de Kafka ne peut pas ne pas laisser de traces ; soit, mais j’ai eu l’occasion de retrouver récemment dans la bibliothèque paternelle le Monde vert, de Brian W. Aldiss, lu avec enchantement vers la fin de l’enfance, de le feuilleter de nouveau, de constater à quel point en effet je m’en souvenais bien, tout en trouvant à présent l’ensemble somme toute assez bien oubliable – je le relirai sans doute en entier un jour pour lui rendre justice. Or parmi les livres que j’avais emportés cet été, il y avait Cosmicomics, d’Italo Calvino. J’aime Calvino, j’ai dû en lire sept ou huit. Je crois bien, je croyais bien, je ne sais plus trop, il me semble que le dernier, c’étaient les Villes invisibles, il y a déjà pas mal de temps, dix ans peut-être, mais guère plus, peut-être moins ; le temps entre la jeunesse et le moment présent passe sournoisement, hier on était en 2015, avant-hier en 2005. Bref Cosmicomics m’attendait sur son étagère depuis des années ; c’est le sort des livres, surtout les meilleurs, d’attendre des années sur leur étagère. Donc il y a quoi, trois semaines ? je commence la lecture de Cosmicomics ; je commence avec plaisir la lecture de Cosmicomics ; j’aime quand la littérature se mêle de sciences et d’humour (certains le savent). Or voici que la première histoire (Cosmicomics est un recueil de douze récits dont le narrateur, toujours le même, est vieux comme le monde ou comme l’univers, c’est selon, et nous raconte sa vie à l’époque de sa naissance – la naissance du monde, ou de l’univers, c’est selon), voici donc que la première histoire sonne familièrement, mais oui, attends, il va y avoir une petite fille attirée par l’attraction de la Lune au moment où celle-ci frôle la Terre, ainsi que les coquillages et étoiles de mer de la mer où flotte la barque d’où elle s’envole, la petite fille, bientôt incrustée de ces coquilles qui viennent se coller sur sa peau et y laisseront leurs traces, je ne me trompe pas, attends, mais oui, le passage arrive, c’est bien ça : j’ai déjà lu Cosmicomics et j’avais oublié. Pourtant l’histoire suivante, « Au point du jour », je la lis avec plaisir mais sans souvenirs, ainsi que la suivante, « Un signe dans l’espace » ; pareil pour « Tout en un point »… Non, je n’ai pas lu Cosmicomics en entier, je m’en souviendrais ; j’ai dû juste lire le premier récit, « La distance de la Lune » et j’ai dû être empêché de poursuivre pour une raison ou pour une autre ; il y a dans la vie tellement de choses qui m’empêchent, je ne vous raconte pas. Mais voici qu’arrive « l’Oncle aquatique ». Lui aussi prend très vite un air familier. En effet, j’ai déjà lu « l’Oncle aquatique ». Et je ne jurerais pas que je n’ai pas déjà lu « les Dinosaures ». J’ai donc probablement déjà lu Cosmicomics en entier. Mais quand ? Et surtout, pourquoi, alors que le livre me plaît, ne m’en souviens-je pas davantage ? De quoi souffrent donc mes méninges ? Ne devrais-je pas, plutôt que les livres que j’ai lus autrefois, relire ceux que j’ai lus la semaine dernière ? Comment le passé récent peut-il être plus lointain que le passé le plus lointain ?
dimanche 24 août 2025
Vagues de Woolf
Toujours en juillet, ou peut-être déjà en août, j’ai lu les Vagues de Virginia Woolf, sans doute ma plus belle lecture de l’été (bien conscient qu’une lecture en dit autant sur le lecteur que sur le livre) :
Seule, je me tiendrai debout au milieu de la pelouse vide, et je me dirai : « Tiens, un vol de corbeaux… quelqu’un passe avec un sac… voici le jardinier avec sa brouette… »Je prendrai la file à la suite des visiteurs ; je respirerai une odeur de sueur mêlée à un relent de parfum, plus horrible encore, et je me sentirai suspendue à côté de mes voisins, pareille aux bêtes mortes qui pendent côte à côte aux crocs du bouchers.
Virginia Woolf, Les Vagues, p. 160 (traduction de Marguerite Yourcenar)
samedi 23 août 2025
Intrusion chez Faulkner
Puis j’ai lu l’Intrus, de Faulkner. Je ne suis pas très familier de Faulkner : je n’avais lu que le Bruit et la fureur, As I lay dying (en me reportant souvent à mon édition française parce qu’en version originale c’était costaud pour moi), Sanctuaire et Requiem pour une nonne. Sur une intrigue somme toute entre western et polar, l’auteur bien sûr fait tout autre chose (et quand je dis « autre chose », bien sûr je ne dis rien, mais je ne dis aussi pas non plus à proprement un roman anti-raciste – qu’il est aussi). Un seul point de vue interne cette fois, celui du gamin Charles qui, allié à la vieille Miss Habersham, empêchera que les choses se passent comme elles se passent souvent – il est des circonstances, nous dit l’auteur en filigrane, où l’on ne peut compter que sur les femmes ou sur les enfants : les hommes sont trop respectueux de ce qui se fait et ne se fait pas. Écrit du seul point de vue du jeune Charles, donc, et là, parfois, j’ai eu l’impression l’auteur plaçait parfois dans sa conscience des considérations qui étaient plutôt celles d’un adulte fait, comme si le livre avait été écrit un peu dans la hâte. Mais bon, je l’ai aimé, notamment son humour.
vendredi 22 août 2025
joue contre joue
Puis j’ai relu le Procès (ces temps-ci je relis tout Kafka). J’avais reporté le Procès à l’été parce que je voulais le lire en allemand. Vaine présomption, je me suis vite rendu à l’évidence que j’en suis pour le moment bien incapable. Heureusement j’avais emporté ma vieille édition française, dans laquelle je l’avais lu il y a une quarantaine d’années. Ça n’a pas bougé. C’est étrange comme les lectures de jeunesse se gravent mieux dans la mémoire (j’ai fait aussi cet été l’expérience inverse ; j’aurai l’occasion de revenir dessus). Est-ce seulement parce que Kafka est une sorte de frère ? Peut-être la gestuelle burlesque et très visuelle de tout le chapitre de l’exécution finale m’a-t-elle frappé encore davantage cette fois-ci. Est-ce divulgâcher que de rappeler l’explicit ? (ici dans la traduction de Vialatte)
« Mais l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l’autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l’y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K… vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.
– Comme un chien ! dit-il, c’était comme si la honte dût lui survivre. »
Plus encore encore que le « comme un chien ! », je retiens « joue contre joue » (« Wange an Wange »).
jeudi 21 août 2025
Je te couronne roi et pape de toi-même.
L’été est la saison dont je profite pour combler les nombreuses béances de ma culture littéraire traditionnelle. Quelques minuscules billets donc là-dessus, qui ne sauraient apporter quoi que ce soit sur les œuvres lues, mais peut-être, qui sait, apporter autre chose, pour relancer ces Hublots. J’ai commencé avec la Divine Comédie. C’est peu dire que les rivalités politiques florentines du quatorzième siècle me sont peu familières. N’empêche, l’ambition totale qui habite l’auteur me fascine. On croise le monde entier ; la sphère publique, la sphère privée ; la Bible, les personnages de l’Histoire et ceux des histoires, latines, grecques ou même celtes ; la langue elle-même est inventée. C’est un voyage où Dante devient au lecteur le guide que Virgile est pour lui. Une émotion particulière au moment où ce dernier, à la fin du Chant Vingt-Septième du Purgatoire, annonce à Dante :
« Et de moi n’attends plus de signe ni d’avis :
Ton jugement est libre, droit et sain ;
De ne faire à ton gré ce serait une faute :
Je te couronne roi et pape de toi-même. »
Je l’ai pris pour moi.
mercredi 20 août 2025
En résumé
La différence entre quelque chose (ou quelqu’un) qu’on croit connaître bien et quelque chose (ou quelqu’un) qu’on croit connaître un peu est que son résumé est plus détaillé. Pas nécessairement plus juste, ou moins juste, mais plus détaillé. Ça reste néanmoins, et bien évidemment, un résumé, comme tout ce que l’on sait. On ne sait que des résumés.
Que cette chose, cette personne, se mette à n’être plus conforme au résumé qu’on se faisait d’elle est souvent source de scandale : l’addition est une opération difficile. La colère qui fait suite à une découverte préfère remplacer un résumé qui paraît avoir été faux – il était peut-être juste très incomplet – par un autre résumé, dont on espère l’encre indélébile, mais qui, en regard de la matière à résumer, sans doute infinie, ne sera que discutablement plus complet.